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misère

  • Frédéric Lenoir ou la révolte des élites


    Je vous plains, monsieur, d’être si facilement heureux.
    Baudelaire, Lettre à Jules Janin

    La société civile corse, à travers son méritant quotidien du matin, s’enorgueillit de désormais compter parmi ses résidents estivaux (et post-saisonniers) un people de plus (Corse-Matin, 25-07-2015). Et pas une petite pointure. Frédéric Lenoir en personne, lequel, d’après le reportage, « évolue dans l’univers des penseurs et des philosophes les plus médiatisés de France ». Il est vrai qu’en ces heures de morosité nationale, l’aspiration à une spiritualité sans frontières, les recettes du bonheur ou les vœux de concorde universelle font recette, très au-delà de la ménagère de moins de cinquante ans – et pourquoi pas auprès de Laetitia Casta, people et autochtone, un coup double, à qui Lenoir rêve d’offrir le rôle de Marie-Madeleine dans le film qu’il va réaliser sur Jésus-Christ. Son débarquement en Corse est l’aboutissement du parcours d’un routard inspiré, dont il nous conte volontiers les péripéties immobilières et les géolocalisations mondaines stratégiques : « Auparavant, j’ai eu une demeure en Normandie, puis dans le Lubéron. Mais comme je venais très souvent en vacances dans l’île, où j’étais accueillie chez mon amie Nathalie Rheims à Saint-Florent et mon éditrice Nicole Lattès à Porto-Vecchio, j’ai eu envie d’avoir un endroit bien à moi. Je pense sincèrement qu’Erbalunga, loin du tourisme de masse que je ne supporte pas, est une sorte de nid idéal pour écrire et réfléchir. De ma terrasse qui surplombe la Méditerranée, etc. »

    Relisons bien. Ce militant de l’œcuménisme, cet homme de bonne volonté qui, tel Jean Guéhenno, selon la vanne de Gide, « parle du cœur comme d’autres parlent du nez », cet exégète patenté des Évangiles, ce chantre de l’altruisme, cet indéfectible ami du genre humain, des exclus, des modestes, affirme tranquillement ne pas supporter le tourisme de masse. On reconnaît là le vieux râle aoûtien des privilégiés, oppressés depuis 1936 par leur dégoût viscéral de la promiscuité sociale vacancière. Peu après, dans l’interview, il confie se sentir politiquement proche du centre-gauche. Le centre-gauche camarade ? Autrement dit, la droite complexée, pour emprunter à Lordon ses catégorisations. Mais soudain tout à fait décomplexée, cette gauche-droite, quand il s’agit de discriminer le troupeau immonde des « idiots du voyage » et de se tenir précautionneusement à l’écart de la populace. Bienheureux les riches. Frédéric Lenoir, ou la révolte des élites.

    Jadis, lorsque Sartre qualifiait le philosophe chrétien Jacques Maritain de con, c’était clair et net, carrément tautologique, personne n’y trouvait grand-chose à redire, seuls s’en trouvaient chagrin les châtelaines de sacristies ou quelques zombies du courant personnaliste. L’intellectuel progressiste et matérialiste occupait alors le terrain, caractérisé par une grande homogénéité tendancielle des appareils idéologiques : au point qu’on parlait de discours dominant, en dépit des polémiques internes et des luttes de clans acharnées, des logiques inquisitoriales et des déchirements groupusculaires. Voici venu le temps de la revanche des cons, en bande organisée cette fois. Corrélativement à la déchéance du politique comme horizon indépassable et à l’exténuement des aspirations à saisir le monde en tant que totalité dialectique, dans le sillage aussi de la réhabilitation du sujet, le maître-à-penser, démobilisé, s’est peu à peu transformé en maître-à-vivre. En coach des nouvelles couches moyennes hégémoniques, engendrées par le néo-capitalisme, dont il accompagne et légitime les conquêtes sociétales et prend en charge les pseudo-aliénations. Ces dernières sont bien identifiées : elles se nomment individualisme, consumérisme, marchandisation, etc., autant de fétiches remâchés, manipulés, sinon forgés, par la vulgate journalistique, etqui renvoient à un mythique âge d’or pré-industriel de l’échange symbolique. Ils se trouvent même exhaussés en fondements psychogénétiques d’une névrose objective dont serait affecté l’ensemble de la population, sans distinction de strate. Un leurre de plus consistant à mettre sur le dos d’un malaise civilisationnel sévèrement contaminant l’origine des souffrances dues à l’exploitation et à l’accentuation des inégalités ? Toujours est-il que cette symptomatique de magazine cible d’abord et encore ceux qui témoignent dans leurs existences d’une forme culturo-mondaine d’embourgeoisement. Les prolétaires, les travailleurs précaires, les immigrés peuvent repasser, avec leurs misères crasseuses et leurs pathologies disgracieuses. Et s’épargner de lire Lenoir & Co : ce n’est pas pour eux. Une demande portée par des frustrations non explicitées. Un marketing larvé et omniprésent. Une offre sélective. Une clientèle captive, consentante et démographiquement caracolante. Des méthodes douces. Les nouveaux nutritionnistes de l’âme abandonnent dans l’allégresse le notionnel et la spéculation pour participer au sommet des consciences et prêcher la connaissance de soi, l’auto-estime, la positive attitude. S’est constitué un formidable marché factice du sensible, du mal-être, du désir insatisfait et des voies d’accès à la joie de vivre dans lequel n’ont pas tardé à s’engouffrer les grands clercs en débine de lecteurs et les profiteurs à tout prix. Les Lenoir, Ricard, Gounelle, Cyrulnik, se sont vus rattrapés à bride abattue par Attali, Ferry, Serres, entre autres vedettes millésimées, pour ne rien dire des pitreries gâtifiantes d’un Séguéla. Et sans oublier Onfray, le born again du spontanéisme vitaliste ; loin de la grande métropole artificielle et décadente, de ses coteries, cafés branchés et dîners en ville, il a choisi de faire la paix avec ses ressentiments de classe en s’enracinant dans la tradition d’une condition campagnarde authentique.

    S’accumulent, se répondent, se formatent, des traités et des messages d’espoir, en constance interpénétration avec les thématiques régressives du moment : la nature, le pulsionnel, la prééminence de l’animalité, la critique de la modernité, la décroissance, l’irrationalisme…La révolte des élites assume sa dimension contre-révolutionnaire avec présomption et tact : elle se nourrit de mouvements de mode à forte résonance passéiste, mais jugés indispensables à l’intérêt général, voire à la survie de l’humanité. Ainsi s’accomplit en douce, à l’abri d’attrayants camouflages, une ambition guidée par sa seule volonté dissimulatrice. Autour des formations ascendantes nées du virage libéral-libertaire de la social-démocratie et des intellectuels reconvertis en camelots de l’épanouissement personnel ne cesse de se renforcer une synergie gagnante, qui donne son allant, son standing, à la métaphysique contemporaine des mœurs et à ses expressions médiatiques et peopolisées. Nous sommes priés de vivre avec, dans l’attente de jours meilleurs. C’est quand le bonheur ?

    Pour clore en majesté son entretien, Lenoir se fend d’une pénétrante réflexion : « Exister est un fait, vivre est un art. Tout le chemin de la vie est de passer de l’ignorance à la connaissance et de la peur à l’amour ». On s’enrichit à lire de pareilles fadaises, sous le soleil du bel aujourd’hui…Du haut de leur posture anhistorique, nos experts en sagesse immémoriale rapatrient et confinent la subjectivité dans le champ d’une ontologie pré-discursive. En code d’accès direct avec les forces du vivant. Mais s’ils ont saisi les modalités existentielles des mutations anthropologiques, c’est sans parvenir à l’intelligibilité de leurs déterminations macro-sociales - soit la logique de la production - et la célébration de l’intime se constitue à l’insu d’une occultation. Ne se sont-ils pas eux-mêmes dépossédés de la capacité à déconstruire le réel ? Les voici captifs d’une fausse conscience qui obscurcit l’approche systémique du global et les cantonne à l’énoncé de naïvetés empiriques. Impossible de se projeter par-delà l’ici et le maintenant de revendications hédonistes, de vocations ascétiques, de projets égotistes, de ressourcements orientalistes. D’où la triste banalité de leurs préconisations et de leurs leçons d’optimisme - une sorte d’universalisation triviale et promotionnelle d’expériences pratiques singulières. Je suis tombé amoureux de ma femme, Comment j’ai triomphé de ma déprime, etc. Planqués derrière ces référentiels idéalistes, ces présupposés unanimistes, ils ne rechignent pas à placer les privilèges et les positions statutaires dont ils jouissent sous le signe d’une émancipation commune. Pourquoi se gêner ? Ils incarnent la figure du travailleur improductif en sa version la plus opportuniste, la plus parasitaire : celle de l’arrogante félicité d’être soi. Leurs écrits, leur rôle, leur pouvoir, leur impensé, leur trajectoire et leur place dans l’espace économico-culturel, s’analysent comme autant d’« effets dérivés de la plus-value », selon la sèche formulation de Michel Clouscard.

    D’un château l’autre. Lorsque, retournant d’une élégante escapade à Saint-Flo ou Portovek, coach Lenoir, l’anti-touriste, emprunte la route orientale du Cap corse et peste contre les caravanes, il peut lire en continu, tagués sur les murets, des IFF (I Francesifora, Les Français dehors), et même un insolite : French go home. S’en émeut-il ? Se sent-il visé ? Tremble-t-il pour sa maison ? Quelles idées malvenues ! Personne ici ne le confondrait avec ces beaufs franchouillards en congés payés, tongs et casquettes Nike, dont la bruyante vulgarité gâche les beautés insulaires au pur esthète qu’il entend demeurer. Il n’est pas des leurs ; il les tolère, rien de plus. Lenoir, U Negru, U Negrone tant qu’on y est ! (métaphoriquement et sans malice contre-identificatoire, juste pour flatter sa notoriété, à défaut de sa taille), Frédéric Lenoir, donc, se veut irréductible, un citoyen du tout-monde descendu du ciel, un Corse d’immédiate empathie - bref, un être rare « Il faut apprendre à vivre ensemble avec nos différences », sermonne-t-il, toujours à la pointe de la sagacité. On l’imagine en potentiel et actif sympathisant du concept de communauté de destin, prétexte à d’exaltants « entre soi » qui réunissent prescripteurs d’opinions et célébrités charismatiques, tandis que les allogènes de second rang, trop humains, triment en coulisse. Il se proclame aussi non-violent, bien entendu, et n’a pas manqué de se faire chaperonner par l’inévitable Jean-François Bernardini. A nouveau des congratulations éperdues. Et de belles rencontres, d’indicibles échanges, en perspective, sur la fraternité, la tolérance mutuelle et la mixité pour les nuls. Gageons que quelques ancien chefs clandestins décagoulés et résilients vont se hâter d’aller se frotter au gai savoir du maestro, en sa pittoresque demeure « qui plonge littéralement dans la grande bleue ». Là où, « son petit ordinateur portable toujours posé sur ses genoux » - gare au syndrome de la caissière - il pianote le fruit juteux de ses méditations. Les peoples continentaux sont chez eux dans l’île, cela se savait déjà. On les découvre à présent investis d’une fonction quasi-démiurgique : ils réassurent les personnalités autochtones émergentes en leur conférant un surplus de spiritualité. Étonnant ? Pas le moins du monde. Les uns et les autres partagent à l’évidence d’excellentes raisons de trinquer ensemble à la révolte des élites.

    François de Negroni

     

  • Madagascar

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    Madagascar se soulève encore ...

    Madagascar pleure ses morts.

     

     

    Un article de Ndimby.A donne un éclairage sur la situation :

     

    "Faut-il que nous devions continuer à nous poser les mêmes questions 18 ans après ? De la marche vers le Palais d’Iavoloha le 10 août 1991 à la marche vers le Palais d’Ambohitsitsirohitra le 7 février 2009, les mêmes causes produisent immanquablement les mêmes effets.

    Pour provoquer la sortie de l’impasse créée par une auto-proclamation, les tenants de la prise de pouvoir insurrectionnelle emmènent la foule marcher sur un Palais présidentiel. Classés zones rouges, ces bâtiments sont protégés par un régime de protection spéciale qui expose les contrevenants au pire.

    Quel que soit le Président en fonction, quel que soit le Palais concerné, quel que soit l’opposant qui mène la foule, quelle que soit la cause à défendre, quels que soient les militaires, les règles sont immuables : on ne peut impunément pénétrer dans un Palais d’Etat.

    C’est triste de le dire eu égard au morts lors des deux événements, mais dura lex, sed lex. Contrairement à ce que tente de faire croire le Maire Andry Rajoelina, même vide, un Palais n’est pas qu’un ensemble de bureaux. C’est un symbole de la République.

    Dans la situation de crise politique où l’autorité de l’Etat est bafouée de plus en plus chaque jour, l’autorité publique s’effrite. Il n’est donc pas étonnant que certains malintentionnés en profitent, et se mettent à organiser des casses.

    Même dans une situation stable, l’Etat malgache n’arrivait pas à assurer correctement la sécurité des biens et des personnes. Comment espérer qu’il le fasse dans une telle situation de déliquescence où tout a été fait pour saper son autorité et son pouvoir ?

    Après avoir laissé faire, depuis la Place de la Démocratie à la Place du 13 Mai, il est évident que l’Etat devait à un certain moment mettre le holà. Ce fut par la voix des armes. C’est malheureux, mais c’était à prévoir.

    Du 10 août 1991 au 7 février 2009, les mêmes questions des responsabilités se posent. Qui a donné l’ordre de tirer ; et qui a amené la foule sur une zone rouge, en pleine connaissance de cause ? La défense de la légalité autorise-t-elle les tirs à balles réelles sur une foule sans défense ; mais la noblesse ou la légitimité de la lutte pour la démocratie autorise-t-elle à ne plus s’embarrasser de scrupules et de limites ? La garde présidentielle a tiré sur la foule. Mais la foule n’aurait pas été là si on ne l’avait conditionnée et dirigée pour y être. Dont acte.

    Il est cependant bien connu qu’une cause a besoin de martyrs. Combien en faudra-t-il, après 49 ans d’Indépendance, pour qu’on redonne enfin une valeur sacrée à des mots simples : liberté, démocratie, Constitution, Etat. Mais pour que l’Etat soit respecté, encore faut-il qu’il se comporte de manière respectable. Comme dirait l’autre, that is the question. "

    Ndimby A.

     

    Pour répondre à cet article, la foule ne pouvait sans doute pas imaginer une telle réaction des forces de l'ordre, dirigée ou pas, la réponse par l'assassinat est inacceptable. Le pouvoir est censé maitriser sa police et aurait sans doute réagi de la même façon à une émeute spontanée de sa population.

    Marc Ravalomanana réfute sa responsabilité et accuse l'opposition d'avoir provoqué ce drame.


    Pourquoi une telle opposition et de telles manifestations ?

    Madagascar a faim, le Président ne le sait pas.

     

     

    Madagascar en images bouleversantes chez Zgur

     

     

    embleme_madagascar.gif

  • METRO

    Ce matin, cette odeur d'urine au détour du couloir, comme tous les matins.

    Ce matin, ces sacs de couchage kaki alignés au bout du quai, comme tous les matins.

    Ce matin, cette rame de métro bondée, comme tous les matins.

    Ce matin, ce vieux et son accordéon, comme tous les matins.

    Ce matin, cette voix forte de la mendicité dans le wagon, comme tous les matins.

    Ce matin, ce vendeur de journaux pour rester propre, comme tous les matins.

    Ce matin, cette vieille et son gobelet posé sur les marches, comme tous les matins.

    Ce matin, ces jetés des centres déambulant avec leurs paquetages, comme tous les matins.

    Ce matin, cette rangée d'alcooliques éructant et vitupérant, comme tous les matins.

    Ce matin, cet amputé exhibant son moignon, comme tous les matins.

    Ce matin, cette violoniste embusquée à la correspondance, comme tous les matins.

    Ce matin, ce désespéré anéanti sous la rame.

     

     

    Le métro.

    La misère humaine, la compagne,

    de tous mes matins

    et soirs.

     

     

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