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Kestadit? - Page 4

  • DO THEY KNOW IT'S CHRISTMASS ?

     

    Un discours rare et quasi-inaudible sur l'Afrique. A l'occasion du Sommet de la Francophonie, François de Negroni lance un pavé dans la mare, avec cet entretien recueilli par le magazine culturel sénégalais, "Expressions Littéraires".

     

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  • L’ère du peuple et la décence ordinaire

    Il y a des formules qui soudain prennent et font flores, s’infiltrent sans coup férir au cœur des dispositifs culturo-mondains, s’invitent à tout bout de champ dans les débats médiatiques, laissent les contradicteurs bouche bée, médusés, et imposent de façon quasi-magique leur présumée pertinence. Tel est le sort de la fameuse common decency - décence ordinaire ou honnêteté élémentaire (rare), suivant les différents déchiffreurs d’énigmes. Une expression sortie du chapeau de George Orwell et notoirement promotionnée par Jean-Claude Michéa, à l’intention de son public éclectique d’intellectuels en débine, recyclés dans la critique juteuse et gratifiante de l’idéologie libérale-libertaire. Les groupies ne sont pas en reste, qui, de plateaux en magazines, font la retape et colportent la bonne nouvelle sur les registres de l’incantation et de l’Abracadabra : Aude Lancelin, Elisabeth Lévy, Natacha Polony, etc.

    Qu’en est-il exactement de cette rengaine si douce à seriner en VO sous les sunlights ? D’après Michéa, son infatigable agent de propagande, la common decency serait « ce minimum de valeurs partagées et de solidarité collective effectivement pratiquée», que l’on observe, préservé et intact, dans les milieux populaires. Ah les petites gens ! Les vrais gens ! Leur bon sens et leurs vertus inaltérables. Leur socialité non pervertie. Nos éditocrates hors sol s’en trouvent tout émoustillées. Les ravages de la mondialisation malheureuse, l’hyper consumérisme, l’individualisme hédoniste, la cupidité, la marchandisation, les multiples aliénations et immoralités du présent, buteraient sur ce pôle de résistance dressé par les citoyens d’en bas, saisis comme une entité collective antéprédicative. Et Michéa de densifier son propos : « Il y a infiniment plus de chance de rencontrer des comportements honnêtes, loyaux et généreux chez un ouvrier d’usine, une infirmière, un instituteur ou une paysanne, que chez un trader, un promoteur immobilier ou un sociologue d’Etat. » Inclinons-nous devant l’efficacité, la rectitude de la démonstration. Pierre Poujade, en son temps, n’était pas moins subtil, lorsqu’il fustigeait la sécheresse de cœur des technocrates ou des intellectuels, au nom d’une vision romantique et hugolienne du peuple de France.

    Mais revenons à Orwell, l’auteur-culte, l’illusionniste en chef. Un excellent client. Son engagement contre le colonialisme, sa guerre d’Espagne et son anticommunisme témoignent d’un profil exemplaire, au regard des critères contemporains du bon aloi idéologique. Outre le statut d’implacable visionnaire que lui ont conféré, depuis quelques années, le phénomène de la téléréalité, l’apparition du portable, de Facebook, des réseaux sociaux. Sa créature, le pétulant Big Brother, est désormais omniprésente dans l’intimité fantasmée des terriens, sous la forme d’espions tatillons, clandestinement tapis en chaque téléphone, en chaque ordinateur. Bref, une figure intouchable, assignée, comme Kafka, à sans cesse nommer, affabuler et dramatiser le réel : si une situation n’est pas « kafkaïenne » (absurde, bureaucratique), elle sera « orwellienne » (sous surveillance, manipulée). Cet ancien étudiant au collège d’Eton, fâché avec l’establishment, adhère au seul club des consciences malheureuses. Il forge le concept de common decency en 1935, à l’occasion d’une enquête journalistique sur la condition des mineurs de Wigam, Coup de bambou hypothético-déductif. Il perçoit d’emblée, chez eux, un sens viscéral de l’égalité, de la simplicité, de la solidarité, de l’humilité, une répugnance à l’injustice, qui chavirent son propre rapport au monde. Il érige aussitôt ces qualités en critère cardinal de la normalité. Bientôt, il étendra le compliment aux paysans, aux employés, aux vagabonds, aux marginaux : la notion, strictement prolétarienne à l’origine, ouvre son champ matriciel aux couches populaires en général, jusqu’à désigner, en bouquet final, des usages de la décence intrinsèques à l’univers démocratique anglais. Un invariant structurel national dont se sont évidemment exfiltrées les classes dominantes, tout à l’exhibition de leurs extraordinaires indécences – élites jouisseuses et corrompues, rentiers arrogants, intellectuels pédants, déconnectés, casuistes, capitulards. Au contact des gens ordinaires, il s’imprègne de leur « prédisposition au bien ». Le riche, l’inépuisable terreau d’une rénovation morale et politique, à l’heure de la montée des totalitarismes, face à la facticité d’une civilisation technicienne qui s’éloigne du concret, de l’authenticité, et pulvérise les cohésions traditionnelles. Ces gens-là, enracinés dans leurs saines pratiques, détiennent le pouvoir constituant et tracent un chemin d’espoir : ils ont vocation à tenir tour-à-tour les rôles de garde-fous et de pionniers d’un vivre ensemble à visage humain, caractérisée par la double généralisation du care et du share. Et ainsi de suite… L’utopie crédible peine à décoller. L’indispensable Eric Arthur Blair, dit George Orwell, pour une fois prophétique, sponsorise à l’envi les valeurs sociale-démocrates redondantes, mollassonnes, dont s’inspirera son futur compatriote et homonyme Tony Blair.

    Consternation. On peut légitimement être interloqué par l’étonnante platitude de ces retours d’immersion, lesquels ne font qu’accréditer les présuppositions manichéennes les plus répandues, en particulier parmi les fils de famille nostalgiques des façons campagnardes de leur nurse. Ou décrier chez Orwell un idéalisme moral et des thématiques anti-intellectualistes à la portée du premier Patrick Sébastien venu. Pointer aussi que, de manière paradoxale, il propose une conception déterministe, où l’homme se voit dépossédé de la liberté de s’affranchir de sa monotone communauté de destin, addictée à la loyauté et à la bienveillance. Mais pire encore, notre augure de terrain se montre imperméable à toute mise en perspective dialectique de son sésame enchanteur. Il lui affecte un caractère primordial, immanent, pré-institutionnel, au lieu de l’envisager comme un objet situé, historiquement construit.

    Marx, au fil de ses correspondances avec Engels ou Lassalle, évoque à plusieurs reprises la suavité qui se dégage des relations formelles de politesse à Londres. Loin de lui, toutefois, la tentation d’y voir le corollaire d’un quelconque processus mutuel de reconnaissance : ne déplore-t-il pas parallèlement, dans le Manifeste, que le capitalisme « ait fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange » ? Cette suavité, en effet, s’exerce sur fond implicite de guerre civile permanente. L’usine anglaise du 19è siècle, faut-il le rappeler, fabrique le plus effroyable goulag de l’Histoire. Comment amortir au quotidien ce climat explosif d’inégalités, de paupérisation, d’exploitation, de violence objective ? Comment apprivoiser des situations de proximité spatiale fondamentalement tendues, voire haineuses ? En favorisant d’abord, par le biais d’une urbanisation pavillonnaire massive et uniforme, l’hégémonisme sociétal d’une formation centrale tampon. Puis en désamorçant à la marge, du geste et de la parole, les conflictualités latentes, au travers de manifestations codifiées d’attention, d’empathie, de respect de l’autre. You are welcome. Cookies et langage châtié. Eco-mitoyenneté de confort. Le meilleur exemple de ces simulacres de pacification étant fourni par l’affabilité des forces de police, en la personne débonnaire et désarmée du bobby. Mais l’extrême civilité routinière ne constitue pas la traduction d’une banalité du bien. Au contraire. La common decency, une fois traversées les galantes apparences, renvoie davantage à la stratégie des puissants qu’à la spontanéité des dominés. C’est un principe d’économie. De régulation de la coexistence. L’ordre bourgeois introduit dans l’expression des rapports sociaux. La neutralisation symbolique de la lutte des classes à l’intérieur des territoires partagés, publics ou domestiques. La mise en scène cauteleuse et indolore d’un modèle culturel au sein duquel se dilue la dimension orale de servitudes non volontaires. Cette ritualisation au rabais de la réciprocité dans les échanges interindividuels, qui conduit à confondre convivialité machinale et liens de fraternité effectifs, accomplit le projet de mystification unanimiste fomenté par les appareils idéologiques du pouvoir. Et elle ne colle à l’habitus populaire que sur le mode de la fiction, de la fétichisation, pour mieux araser son potentiel insurrectionnel. Tel se révèle l’envers du décor frais et idyllique planté par le prestidigitateur Orwell, avec sa baguette d’Harry Potter : de la comédie, de l’euphémisation, du détournement, du mécanique plaqué sur le vivant.

    Quant aux preux pourfendeurs des énoncés libéraux-libertaires, Michéa et son fan-club, ce n’est pas par hasard qu’ils plébiscitent de façon si fervente la notion oiseuse et fallacieuse de décence ordinaire. Elle va concourir, croient-ils, sous le parrainage d’un écrivain idolâtré, et au-delà des défuntes dynamiques révolutionnaires, à renouer avec une approche métapolitique et opératoire du pays réel. Or, manque de chance, il s’agit d’un artefact. Tout juste offre-t-elle l’opportunité de reluquer la misère de l’intellectuel français petit-bourgeois, dans le déploiement de ses illusions lyriques – illustrées, au passage, par la ringardise étudiée de son look ou ses tee-shirts griffés CCCP. Un pleurnicheur incapable de résister aux vieux appâts théoriques de la solidarité organique, du groupe en fusion, du potlatch. Un grand benêt attendri, que son absence radicale de communication avec le « peuple » lui permet de l’intégrer dans les schémas les plus simplistes, de l’enfermer dans les projections les plus mièvres.

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LE « BAD BOY » ET LA CONVERSION CONTRE-REVOLUTIONNAIRE DE L’HISTORIOGRAPHIE SPORTIVE

    Un rappel, d’abord : l’émergence du sport moderne en Grande-Bretagne, à la fin du 19°siècle, correspond à une urgence hygiénique à la fois physiologique et sociale. Il s’agit de juguler deux fléaux. L’exercice physique est supposé harasser suffisamment les jeunes pensionnaires bien nés des public schools pour éradiquer chez eux l’habitude ravageuse de la masturbation. La compétition est censée offrir une activité et un spectacle dominicaux qui détournent et canalisent la violence potentielle extrême de la classe ouvrière anglaise. Une élite saine. Des masses hébétées et dépolitisées. La première puissance capitaliste planétaire montre la voie.

    Pendant longtemps, les clubs restent étanches. Bourgeois et prolétaires ne s’affrontent pas sur les gazons. Il faudra la nationalisation (puis la mondialisation) des championnats, la démocratisation progressive de certaines pratiques, et, enfin, le professionnalisme, pour introduire et généraliser la mixité. Naissent dès lors, en opposition aux gentlemen (les Kubler, Beckenbauer, Federer…) deux figures complémentaires du « mauvais garçon » qui vont traverser l’histoire du sport.

    D’un côté, il y a l’enfant gâté et terrible de la bourgeoisie. Je demande un WASP de la middle class new-yorkaise. J’obtiens John McEnroe. Le gamin mal élevé, boudeur, colérique, capricieux, mauvais perdant. De l’autre, bien plus commun, l’enfant frustré et révolté d’un quartier populaire. Je demande un fils d’ouvrier espagnol immigré à Marseille. J’obtiens Eric Cantona. Le minot violent, buté, hâbleur, bagarreur, incontrôlable. Les deux s’inscrivent de manière indissociable dans la légende sportive. Adulés, détestés, conspués, comédiens et martyrs, maintes fois sanctionnés par les instances de leurs disciplines, coqueluches des médias, ils resteront éternellement le Genius et le King, autant considérés pour leurs talents, leurs palmarès que pour leurs tempéraments d’épouvantables râleurs. On n’en finirait pas d’énumérer la liste des personnalités sportives charismatiques coulées dans ce moule atypique, à travers les époques et les compétitions. Et toujours au régal de publics galvanisés. Quand l’un de ces « mauvais garçons » dérape – par exemple Carlos Monzon, OJ Simpson ou Mike Tyson – son aura s’en trouve à peine affectée, tellement elle est associée à l’ hybris d’un caractère d’exception. Et l’on peut aussi défier l’Empire, tout en demeurant le Greatest : Cassius Clay, alias Mohamed Ali.

    Or ces modes de dissidence sont en passe de disparaître. Qu’elle se manifeste sur le terrain ou en dehors, l’esthétique de la provocation théâtrale et du non-conformisme frondeur est de moins en moins tolérée dans le comportement des dieux du stade. Des champions actuels comme Ernests Gulbis ou Wayne Rooney, chacun selon ses déterminants socio-culturels, insolence trilingue, vodka et starlettes pour le premier, grande gueule, pubs et filles de bar pour le second, qui perpétuaient cette tradition de l’irrévérence, cette culture torchée de la troisième mi-temps, ont été conduits à s’assagir. Sommés par leurs coachs, leurs sponsors, la pression de la communauté des joueurs, et, du haut de leur tribune VIP, par les commentateurs journalistes, dorénavant coiffés de la double casquette d’analystes du jeu et de diffuseurs présomptueux du discours moral dominant. Pourquoi, d’ailleurs, une telle et soudaine sévérité de la part des Pascal Praud, Pierre-Louis Basse, Bruno-Roger Petit et consorts? En raison, trépignent-ils, du devoir d’exemplarité de vedettes sportive cousues d’or vis-à-vis de la jeunesse indocile, voire enragée, des quartiers (on pense à ces châtelains s’obligeant à assister à la messe du village, pour donner l’exemple à leurs manants). Cette notion d’irréprochabilité - mis à part la question du dopage (et encore) - laisse songeur. Où, sinon dans les régimes de type fasciste, voués au culte du corps, à l’enrégimentement et à l’obéissance aveugle, demande-t-on aux athlètes d’être des modèles disciplinés ? Et ceci alors que la pipolisation du monde des sportifs rend ces derniers particulièrement vulnérables, au moindre écart de conduite. Le « bon garçon » Olivier Giroud ne s’est-il pas fait prendre par la patrouille en galante escorte…

    On touche en réalité ici aux effets périphériques de la nouvelle écriture réactionnaire du roman national. L’historiographie du sport constitue le reflet, l’extension domaniale, d’une conception officielle de l’histoire manipulée depuis des années, qui s’appuie corrélativement sur la liquidation du marxisme et sur un processus idéologique d’ethnicisation des inégalités et des conflictualités sociales. D’où l’apparition à point nommé de la catégorie repoussoir du « bad boy », qui opère en douceur la mise au rancart de la classe ouvrière traditionnelle (tandis qu’est depuis longtemps endigué l’autre fléau - il n’y a pas de petits profits civilisationnels – avec la banalisation normative de la masturbation dans l’éducation des élites bourgeoises).

    De frimeurs et pseudo-rebelles enfants du Ranelagh en chemises Lacoste, des fils de mineurs teigneux, durs au mal et revanchards, plus quelques braves maghrébins transcendés par le drapeau, qui, sur les pistes ou sur le ring, rapportaient des médailles à la mère-patrie (Mimoun, Halimi)  : tel était l’univers du sport français, conté par un Antoine Blondin, moins désopilant que conventionnel, au fil de ses chroniques. Un univers de joueurs et de supporters où s’exprimaient symboliquement et de façon ludique des rapports de classe désamorcés de leurs enjeux concrets. Les « mauvais garçons » d’alors, métropolitains caucasiens pour l’essentiel, ne chantaient pas forcément la Marseillaise, ne se privaient pas d’injurier les journalistes, de conchier leurs entraîneurs, d’exceller dans le coup de boule, de tabasser leurs femmes et ils allaient aux putes plus souvent qu’à leur tour - tout pour plaire. Mais on a déconstruit l’image, devenue politiquement trop ringarde : elle fleurait rance le stade de Colombes, les gradins populaires et la banlieue rouge. On lui a substitué une imagerie bien plus porteuse et compassionnelle : celle du pauvre petit Blanc de souche déterritorialisé par la lumpen-émigration de masse. Dans cette France fantasmée, compartimentés et fracturée par Alain Finkielkraut, Pascal Blanchard ou Christophe Guilluy, les « bad boys » sont désormais presque exclusivement des Arabes et des Noirs. Assignés à un vague statut ontologique et/ou postcolonial. Stigmatisés ou victimisés. Enfermés dans un registre culturaliste immuable ( zy-va il est, zy-va il reste). Objets d’injures racistes. La presse, les ministres en charge, les traitent de petits caïds immatures, de caillera ignare. Non seulement ils ne bénéficient d’aucune indulgence, mais ils ne sont même plus crédités d’alimenter le show, par leurs frasques, leurs frusques, leurs bravades. Ils insupportent, voilà tout, hormis parmi les leurs. Et on les enjoint benoitement de se soumettre sans conditions à l’éthique bourgeoise du respect de la dignité humaine, aux valeurs aristocratiques du fair- play. Jamais l’un d’entre eux – Anelka, Nasri, Evra, pour citer le tiercé gagnant de l’opprobre publique – ne donnera son nom à un aéroport (comme l’ivrogne George Best), à un stade (comme le cocaïnomane Diego Maradona), nul surtout ne se verra collé ce beau surnom : « la joie du peuple » (comme Garrincha le débauché). C’est le contraire : ils sont aujourd’hui condamnés à l’impopularité. Sauf à se métamorphoser en « good boys », en dociles indigènes, à la manière du comestible, du quasi-exemplaire Lilian Thuram.

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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