Avertir le modérateur

Kestadit? - Page 3

  • L’Afrique au rayon Glaser

    Qui ne connaît Antoine Glaser ? Aussitôt que l’Afrique pointe son nez dans l’actualité médiatique, il déboule au débotté à France 24 ou sur la Cinq, chez cette enflure d’Yves Calvi, pour nous y pomper l’air avec ses obsessions, ses médiocres certitudes, sa délectation morose. Qui n’a goûté ses manières onctueuses et blasées ? Ses grandes moues dédaigneuses et ses petites mines  de poulet irrité à l’endroit  des intervenants, sur le plateau ? Son ton doux-amer, mi-prédicateur américain, mi-oiseau de mauvais augure ?  Bizarrement, il ne s’est jamais fait épingler par les profileurs émérites en experts bidon et en éditocrates soudoyés. Aucun parmi les Halimi, Fontenelle, Boniface, Carles, et autres gâchettes, n’a estimé utile de l’inscrire à son tableau de chasse. Considéré comme du trop menu fretin, sans doute ? Certainement, même. Son engagement univoque dans des débats et des règlements de compte jugés périphériques, sinon exotiques, le classe un rang en dessous de la catégorie vedette des consultants généralistes, transfuges de la presse bourgeoise de référence ou d’instituts de recherches aux sigles pompeux.  Pourtant, la façon à la fois capitularde et jubilatoire dont il s’excite sur les relations franco-africaines postcoloniales, depuis tant d’années, l’énergie  inlassable qu’il consacre à cet ambigu travail du deuil, son obstination maniaque, légitiment bien un rapide détour critique.

    En préambule à chaque émission, le présentateur ne manque pas de rappeler la glorieuse geste fondatrice de l’invité : Glaser, impossible de l’ignorer, a créé en 1984 et dirigé jusqu’en 2010 le bimensuel La Lettre du Continent. Une revue appréciée pour ses informations précises, voire quasi-confidentielles, sur la situation des pays subsahariens (toujours un coup d’avance, chers confrères…) et largement suivie par un lectorat d’opérateurs économiques et d’investisseurs. Il fallait toutefois, surtout dans le contexte de l’époque, donner à cette publication une coloration idéologique vaguement anti-impérialiste, qui lui serve de faire-valoir : ce sera la dénonciation incessante de la Françafrique, ce trop fameux pré carré linguistique, monétaire, militaire, sous le contrôle opaque d’affairistes et de réseaux politiques tortueux. Le livre noir de la Cinquième République. Du crapoteux à tous les étages.

    Une bonne pioche, sans conteste. Cette dénonciation permet de rassembler dans une même indignation des auditoires convertis d’avance. Les belles âmes métropolitaines, toutes chapelles confondues ; les expatriés opportunistes, démagogues ou mal dans leur peau ; les délégations occidentales étrangères ou les personnels des organismes internationaux, impliqués dans de vieilles luttes d’influence ; les opinions publiques locales, facilement mobilisables contre ce bouc-émissaire omniprésent. Elle s’appuie en outre sur des agissements, des opérations, des procédures, abondamment connues, commentées et médiatisées. Corruption, soutien aux potentats, ingérence, interventions armées, scandales financiers, liquidations d’opposants, barbouzeries diverses, complicité présumée de génocide… L’histoire immédiate alimente sans répit le florissant marché cathartique de la décolonisation.

    Une bonne pioche et un excellent filon. Pas moins de six ouvrages publiés (dont deux cosignés avec le compère Stephen Smith, le sniper-adjoint de la négrologie punitive), six variations à main armée sur le thème de la Françafrique. Mais à force de tirer sur l’ambulance, celle-ci risquait bientôt de se transformer en corbillard et de précipiter la faillite du fonds de commerce éditorial. Notre avisé procureur a donc renversé la proposition. Mi-temps. Balle au centre. On reprend les mêmes, on échange les maillots, on permute et on continue. La Françafrique est morte, vive l’ Africafrance, nouveau label déposé, après réanimation du corpus. Elle est repartie, la plaintive ritournelle. Une demi-douzaine d’opus à venir et des heures de fanfaronnade à la télévision, si Dieu le veut.

    Glaser n’est ni Samir Amin ni Charles Bettelheim. Lesquels, parmi d’autres, identifiaient dans la pratique néocoloniale à la française un sous-ensemble susceptible d’entrer en conflit géopolitique avec le projet capitaliste central d’accumulation à l’échelle mondiale. Ladite Françafrique, une réalité moins homogène, plus ambivalente qu’il n’y parait, par-delà ses turpitudes avérées et son usage intempestif de la canonnière? Voire un leurre ? Ou même, parfois, un pôle de résistance civilisationnel à l’hégémonisme de l’Empire ? L’expression aussi, dévoyée mais connivente d’une forme de parenté classificatoire, d’affinités sélectives, enracinées dans des dérisions partagées ? Un espace-temps discontinu d’engendrements mutuels ? Bref, on n’en finirait pas de souligner la complexité d’un système dont une grille de lecture moralisante et rageusement à charge ne parvient pas à rendre compte. Mais Glaser, lui, ne veut rien savoir des aventures subsahariennes de la dialectique. Le grigou possède une besace gonflée de dossiers et de lourds secrets ; ses agendas regorgent de rendez-vous avec des contacts mystérieux. Il a fait de son bout de lorgnette une longue-vue géante d’où les pieds-nickelés ont des gabarits de superhéros de la World Trade Company. Il fouine, il trace sa zone. Sa vision, son combat, sa rente, sont tout entiers résumés par l’intitulé d’un chapeau de la presse satirique : « La Françafrique prospère youp la boum ». L’Africafrance, dorénavant, avis aux rédactions.

    Quand l’expert succède à l’intellectuel, il n’y a pas que la pertinence qui en pâtisse. L’appropriation affective le cède au regard froid et le monopole de l’émotion est abandonné aux nouvelles troupes d’occupation larmoyantes de l’humanitaire. Avec Glaser et consorts, on passe du sanglot de l’homme blanc au hideux rictus du spécialiste ; on n’est plus dans le « je t’aime moi non plus » sacrificiel du coopérant progressiste d’autrefois, mais dans le cinglant « nous sommes détestés, nous l’avons bien cherché » d’une imprécatrice Calixthe Beyala d’aujourd’hui. Le discours n’est ni décliniste, ni repentant. Il est maussade et sarcastique. C’est en toute impassibilité - celle du journaliste de terrain et d’arrière-boutique - que Glaser convie son public d’auditeurs et de lecteurs à explorer ses constructions manichéennes en noir et blanc. S’inclut-il pour autant, personnellement, parmi les mauvais sujets du processus historique ? On peine à envisager qu’il puisse bouder les bénéfices symboliques de ses allégations au marteau auprès des fractions tiers-politisées des élites locales, qui, depuis cinquante- cinq ans, poussent en chœur la même goualante.

    Sorti de cette Françafricafrancomanie compulsive et de ses fastidieuses incriminations, le condescendant Glaser a-t-il quelque message à délivrer, d’autres missives de premier choix à poster, concernant le futur du continent noir ? Et comment ! L’homme, éperdument désireux de suggérer qu’il en sait bien davantage que ce qu’il consent à divulguer, ne se fait pas prier. Il suffit d’appuyer sur un bouton. Et, devant le bon Yves Calvi bouche bée, la prunelle gloutonne, il déroule. Emphatique quand il évoque le Nigeria, cette puissance colossale, qui – tenez-vous bien – dépassera en population les Etats-Unis d’Amérique à l’horizon 2050. Prophétique dès qu’il s’agit d’annoncer des mutations  irréversibles en cours, tels que – rendez-vous compte – l’éclatement des frontières coloniales et la recomposition des états sur des bases tribalo-religieuses. Alarmiste lorsqu’il évoque en cascade - accrochez-vous - la captation chinoise des richesses minières et agricoles, la montée de l’islamisme radical, la poussée des églises évangélistes ou la détresse menaçante d’une jeunesse laissée sur le bas-côté du décollage économique, privée de débouchés et vouée à l’émigration ou au djihad. Apocalyptique – mayday, mayday - alors que, rebondissant sur l’affaire des exactions sexuelles pédocriminelles de la soldatesque française, il révèle avoir maintes fois assisté au spectacle indigne de vieux Européens dépravés lutinant de jeunes prostituées noires. Mais où traîne-t-il donc, le fourbe ? Rien, vraiment rien, n’échappe à sa sourcilleuse vigilance. Entre un animateur inculte et béat, un colonel de réserve branché sur l’animisme et l’arbre à palabres, et deux ou trois géo-stratèges multicartes complètement azimutés, il peut se gargariser à souhait des grandioses platitudes de ses énonciations. Et si d’aventure, ce présumé incollable en ethno-patronymes, toponymes, etc., parle d’Abdoulaye Wadé ou de Rama Yadé (au lieu de prononcer Wade et Yade) ou bien du Centrafrique, nul ne s’esclaffe, ni ne bronche. Respect à l’initié, au grand manitou du wolof et de la conjugaison, à l’as de la prospective Nord-Sud.

    Impayable, insupportable, inévitable, Antoine Glaser ! A-t-on suffisamment remarqué son étrange ressemblance avec l’irascible Docteur Jonathan Septimus, le savant mégalomane de la cultissime Marque Jaune. Mêmes lunettes aux reflets étincelants, même sourire sardonique, même allure hautaine. Il ne lui manque que le fume-cigarette, by Jove ! Glaser a braqué son télécéphaloscope sur les prescripteurs décisifs de l’audiovisuel public et s’est promptement emparé du contenu de leurs cerveaux. A quand un vaste programme de rééducation par stimulation des fréquences mentales pour tous les blancs-becs dont les ondes cérébrales ont échappé au faisceau de son rayon, et qui, dans leur incommensurable orgueil, osent snober la parole radoteuse du vénérable maître ?

     

    François de Negroni

     

  • Rufo, rufian

     

    L'aventurier, c'est quelqu'un qui triche bourgeoisement avec un jeu bourgeois.

     Vladimir Jankélévitch

     

     

    La nouvelle bourgeoisie corse, toute à l’approfondissement de ses illusions lyriques, s’est offert un souteneur de charme : le méridional, le chaleureux, le médiatique Marcel Rufo. Désormais intervenant à l’Universita Pasquale Paoli, notre star planétaire de la pédopsychiatrie a daigné se pencher sur les structures élémentaires de la psychologie insulaire. Coup de foudre baveux et diagnostic sans appel. L’axe généalogique de la « personnalité de base » corse s’ancrerait dans une passion collective immémoriale pour l’aventure. Bien, très bien. Magnifique. Mais où donc, à quelles sources foireuses, Rufo a-t-il été pêcher une faribole culturaliste à ce point désuète ? Elle-même articulée à une conception aussi verrouillée et réductrice de l’exotisme de proximité ? En regardant les cinq saisons et les quarante épisodes de Mafiosa ? En lisant les récits du bourlingueur de salon Patrice Franceschi ? En arpentant les quartiers chauds de sa jeunesse toulonnaise ? En se mélangeant aux ado-supporters du Sporting, lors de leur transhumance navale et ferroviaire vers le Stade de France ? Mystère et boule de gomme. Toujours est-il que cette construction anthropologique pataude, nonobstant les questions de méthode, se trouve irrévocablement démentie par les faits. Essayons un instant d’oublier la prise de l’ilot de Capraia à sa garnison génoise (1767), ce monumental contre-exemple… Si les insulaires s’étaient comportés en preux Argonautes de la Méditerranée occidentale, en conquérants impénitents, en écumeurs des mers, l’affaire aurait laissé quelques indices géostratégiques dans la sous-région et se serait ébruitée, sans nul doute, depuis le temps. Et les légendes iraient bon train. Même les historiens-faussaires du « pays de la grandeur », pourtant peu sourcilleux en matière de distorsion du réel, et malgré leur flirt poussé avec le concept racialiste de « caractère national », n’ont jamais osé verser dans ce type d’affabulation. Ils ont préféré, dans la tradition hagiographique boswellienne, vanter la vaillance d’une poignée de braves indomptables, séculairement razziés, pillés, envahis, annexés, résistant à toutes les entreprises d’inféodation, portant au plus haut l’esprit de liberté, de souveraineté et de justice. Les Corses, en termes plus prosaïques ? Une population méfiante et xénophobe, indifférente aux vents du large, tétanisée par la menace de l’ailleurs, endogame, farouchement repliée sur ses pièves ; et chez qui le principe d’une hospitalité enveloppante, sinon comminatoire (traduire : accueil, respect, partage, fraternité), constitue la parade archaïque la plus commune, face à la crainte fondamentale de l’autre, au rejet spontané et définitif de l’étranger. L’immense, la traumatisante aventure individuelle d’une existence ordinaire, au sein de ces territorialités rustiques et claquemurées ? Monter de Corte à Bastia…

    Est-il ici nécessaire de préciser, au regard de la vulgate romanesque, que la violence intempestive, les emportements belliqueux, le fracas des explosifs, les soulèvements sporadiques, qui scandent l’historiographie de l’île, ne sont pas le fait de la « complexion aventurière » de tel ou tel condottiere, mais renvoient à des logiques sociopolitiques irréductibles à une quelconque esthétisation de la subjectivité : il s’agit de l’accès à la propriété foncière, de conflictualités inter-lignagères, de révoltes paysannes antinobiliaires, de luttes de libération ou de guerres d’indépendance, etc. Quant à la fameuse participation à l’ « aventure coloniale » française, elle procède à la fois de l’enrégimentement massif (un pôle emploi régulé par les filières claniques) et du discours propagandiste des autorités administratives métropolitaines – pas de dispositions ataviques irrépressibles à affronter océans en furie, terres inhospitalières et peuplades hostiles. Il en va de même pour l’émigration porto et latino-américaine au 19° siècle, unique mouvement concerté d’expatriation au long cours, et qui s’apparente davantage au distingué exode de notables désargentés qu’à une expédition d’orpailleurs misérables et patibulaires. Sous ce rapport, le diasporiste corse ultramarin (trafiquant et casinotier compris) contribue paradoxalement à réactiver la dimension tenace des anciens clichés autochtones : indépendamment de son continent d’adoption ou des projections fumeuses qu’il traîne à ses basques, l’arme favorite de cet anti-baroudeur métaphysique demeure sans tergiversation la chaise-longue.

    On est loin de la besogneuse et futuriste cité paoline, telle que l’envisage Rufo. Fort de son intuition fondatrice, qu’il agrémente poliment de quelques banalités touristiques d’usage (soulignant chez les insulaires le sens de la famille, de la transmission, de la solidarité ethnique, de l’enracinement villageois, blablablabla, on n’en fait jamais trop), il peut s’extasier à loisir sur son prestigieux employeur saisonnier : « L’Université de Corse (…), plutôt qu’un lieu de fixité, est devenue un véritable tremplin pour le progrès. Preuve que les Corses sont restés des aventuriers ! » (Paroles de Corse, juin 2015). Eurêka ! La communauté scientifique, trépignante, n’en attendait pas tant… L’ontologique validé empiriquement par le consubstantiel, ou l’inverse : voilà une démonstration qui ne manque pas de saveur, venant du professionnel multi-médaillé des historicités singulières. Et saluons au passage ces courageux étudiants qui, le temps d’un cursus, à la faveur d’un enseignement ciblé sur le « tout-monde », ont la divine surprise de devenir ce qu’ils sont – soit les mutants involontaires d’une pétition de principe nulle et non avenue. Encore un dispositif gagnant-gagnant, si cher aux vigilants arbitres des excellences de la Fondation universitaire corse.

    Lorsque le psychologue de confort se mêle d’interpréter l’âme d’un peuple, il est fort à parier que celle-ci est déjà moribonde. Sur fond d’autopsie crapuleuse et de résurrection des morts, on se retrouve ainsi devant la mise en forme gratifiante d’un produit d’appel, en plein proxénétisme de la communication. Les élites émergentes s’attestent comme telles en ritualisant ce stade du miroir. Lequel, évidemment, n’a d’autre vocation que d’être traversé : par- delà les apparences, le pompeux reflet, la main mise sur le capital symbolique, sa valorisation, annoncent les profits culturels et économiques de demain. Le mythe et le réel s’engendrent réciproquement pour alimenter un marketing identitariste de l’aventure, version jeune patron ; ce qui va de la prestation de service à la prescription d’opinion, en passant par la tribalisation promotionnelle de l’univers marchand.

    Rien de nouveau, d’ailleurs, dans cette relation organique entre l’intellectuel français débarqué et des fractions de classe locales visant à imposer leur stratégie hégémonique. Faut-il être tombé bien bas pour s’en prendre à un Rufo ! A ce pauvre vieux clown. Il n’est ni le premier, ni le dernier jobard, assigné en douceur à jouer le rôle du Julot casse-croûte de l’idéologie dominante, dans le petit théâtre de boulevard insulaire. Alors passons et cessons de dégainer en vain. Au minaudant, à l’infantilisant docteur et à ses semblables, à tous ces humanistes augmentés, à tous ces camelots de l’optimisme béat, à tous ces flagorneurs de carrière, nous demandons simplement, avec courtoisie, qu’ils s’en aillent vulgariser ailleurs leurs imagos.

     

     

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LA FRANCE DE LAURENT RUQUIER

    Laurent Ruquier vient d’obtenir son bâton de maréchal. Un rêve de toujours, si l’on en croit la presse de la vie cathodique. En septembre 2013, il a pris les commandes des Grosses têtes sur RTL. Une émission vieille de trente-quatre ans, animée jusque-là par l’inoxydable Philippe Bouvard. Les Grosses têtes. Soit l’irruption d’une vulgarité à la fois satisfaite et décalée dans le programme vedette d’une station désireuse d’accompagner les mutations de la société. L’antique Radio-Luxembourg (débaptisée en 1966) était un média résolument populaire, désigné comme tel, ringardisé à ce titre. C’était la France de Fernand Raynaud, de Bourvil, de Robert Lamoureux. De la famille Duraton. Du quitte-ou-double. Des crochets. Des feuilletons. Du ménage en musique… Il devenait urgent d’évoluer et d’adjoindre à un auditoire massif de beaufs celui des bobos, pour utiliser les catégories sociologiques du journalisme. Disons plutôt : de cibler les nouvelles couches moyennes émancipées nées de Mai 68, tout en préservant l’audience de la petite bourgeoisie traditionnelle et des milieux ouvriers et paysans, désormais utilisés, manipulés, comme repoussoir.

    Au comique succède l’humoriste. L’un cultivait une relation de moquerie bienveillante avec les petites gens ; l’autre va s’installer dans une distanciation railleuse et arrogante, au service de ses aises idéologiques. Son grand numéro fondateur : faire de l’antiracisme à rebours, en parodiant le racisme indécrottable de tous les Dupont Lajoie, en vacances à Marrakech ou au camping. Un second degré qui permet à son public écrêmé de se bidonner tout en se comptant parmi les bons. Quant aux Arabes, Noirs et autres immigrés, de leur côté, ils sont priés d’apprécier l’exercice, de ne pas se formaliser, d’adorer leurs preux défenseurs, et, bien sûr, d’identifier l’ennemi commun : le petit Blanc. Cela s’appelle introduire la guerre civile chez les pauvres. La liberté d’expression, dans son acception post-soixante-huitarde, devient ainsi le privilège accordé aux fractions dominées de la classe dominante – humoristes, caricaturistes, animateurs – d’humilier à loisir les sans-grades, les modestes, les blaireaux.

    D’où, notamment, Les Grosses têtes. Bien d’autres guignols auraient fait l’affaire pour succéder à Bouvard. Mais Ruquier, il est vrai, a mérité de la patrie, tant à la télévision publique qu’à France-Inter puis Europe 1, par ses calembours en rafale, ses grasses saillies, ses blagounettes au-dessous de la ceinture.

    *

    Interlude : Le mièvre du samedi soir, petit florilège de la vulgarité ordinaire.

    Jonah Falcon, l’homme qui a le plus gros pénis du monde, plus de 34 cm, s’est lancé dans la chanson avec ce titre : « It’is too big ». Il a un grand sexe mais il ne se casse pas les c…pour être original ! Jonah Falcon est d’accord avec François Hollande qui répète sans cesse : « C’est sur la longueur qu’on juge un homme… », surtout une tête de gland ! Je vous invite à vérifier ! Vous imaginez, cet homme a en fait trois jambes alors que ce pauvre Oscar Pistorius n’en a aucune. La vie est injuste !

    (On n’est pas couché, mai 2013)

    Ou encore :

    Le footballeur de l’équipe de France Rio Mavuda pose dans le calendrier des « Dieux du stade », édition 2013...En même temps, en s’appelant Rio, ça le prédisposait à finir à poil avec des tas de mecs autour ! Le vrai problème pour ces athlètes qui posent dans le calendrier des rugbymen, c’est qu’après des photos pareilles ils ne pourront plus jamais être Miss France ! Il paraît que pour faire des photos aussi gay, ils sont entraînés par Aimé Jacquette !

    (On n’est pas couché, septembre 2012)

    Ou enfin :

    Le sous-marin français, Le Vigilant, a complètement raté un tir de missile nucléaire. Du coup, on a dû détruire l’engin en plein vol. C’est l’effet Hollande : y a plus rien qui décolle dans ce pays. Ce missile qui se casse la gueule, c’est au moins une courbe que le président aura réussi à inverser ! On aurait dû trouver un autre nom que Le Vigilant pour ce sous-marin. Le DSK par exemple. Certes, il n’était pas très vigilant, mais il ne ratait jamais un tir !

    (On n’est pas couché, mai 2013)

     

    L’animateur préféré des Français prolonge ses tirades d’un petit sourire complaisant. Il fixe la caméra. Ses yeux frisent. Quel abattage ! Quelle finesse ! Il se déguste. Le public, chauffé, d’aussitôt applaudir à tout rompre : rires appuyés et cris d’animaux dans le studio. Les invités en promotion, présents sur le plateau, ne se font pas prier pour renchérir, s’esclaffer, renvoyer la balle, se vautrer dans des codes de complicité rodés. Quant aux deux chroniqueurs attitrés, capturés en plans de coupe, ils rivalisent d’obséquiosité maîtrisée : acquiescement entendu, sourire bienveillant, ou mine faussement scandalisée, bémol sacrificiel destiné à engendrer une répartie victorieuse.

    *

    Condition nécessaire, la vulgarité n’est toutefois pas suffisante. Trop partagée au sein du PAF, avec les Cauet, Hanouna, etc. Le grand avantage comparatif de Ruquier demeure son équipe de pensionnaires, de débateurs – bref, sa bande. Celle qui s’est bâtie sur France 2 (On a tout essayé) et sur Europe 1 (On va s’gêner). Il a su, au fil du temps, constituer un noyau de personnes fidèles qui lui servent de faire-valoir et dont, en retour, il assure les fins de mois ou conforte la notoriété. Certains ont été engagés à l’essai, puisés dans le vivier grouillant des humoristes en herbe, d’autres ne se sont agrégés qu’épisodiquement. Retenons donc ceux que Ruquier lui-même a élu membres du premier cercle. Un panel exemplaire : parité sexuelle, mixité sociale, quota de gays, représentation des minorités visibles, disparité des classes d’âge. Un casting répugnant : radasses faisandées, vieux ronchons, jeunes incultes, pétasses, foldingues, sermonneurs, nunuches, grincheux. D’une station, d’un format l’autre, c’est toujours la même distribution des rôles et des figures imposées, dans une ambiance fictive d’amitié, de chamailleries, de chambrage, où chacun cultive sa propre caricature et balance à propos des sujets d’actualité, des faits divers, des vedettes, des films, etc. Un récital d’histoires sexistes, graveleuses, scatologiques, les gloussements de miss frou-frou, une ânerie de l’ex-lofteur, telle sentence de l’ancien mao ou de la gaucho-féministe, l’inévitable cabotinage passéiste de la béniche – on se marre, on se marre – le tout ponctué par les précautionneux rappels à l’ordre du patron : « on ne s’attaque pas au physique ! », « à consommer avec modération ! », etc. Impertinents, certes, scabreux aussi, mais dans les clous. On est Charlie, républicain et xénophile (juste un peu corsophobe). Les vrais-faux dérapages racialistes sont sous-traités à Bedos junior, hérédité oblige. Ou bien aux indigènes de service – Fabrice Eboué, Mustapha El Atrassi – chair à canon de la transgression aventureuse. L’abjection règne.

    Comment qualifier cet abaissement, ces gaudrioles en ripailles, autrement que par leur caractère essentiellement, insupportablement français. « Français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré », écrivait déjà Rimbaud. Encore parlait-il de Musset, point de Bigard. Mais il pointait une identique prétention, articulée à la culture sans frontières du sans-gêne. Celle de l’éternel mariolle à la morgue imperturbable. Et quand bien même, toute honte bue d’être un homme, on ne demanderait qu’à en rire – n’est-ce pas ? -, ce rire se révèlerait plus corrupteur que complaisant.

    *

    Généalogie d’un pouvoir mondain

     

    Au début des années soixante, le grand sociologue américain Wright Mills - visionnaire en l’occurrence - s’émouvait du tableau offert dans les medias par ce mélange d’artistes et de personnalités discutant de tout, tranchant sur n’importe quoi. « Ces célébrités professionnelles qui vivent de l’étalage continuel d’elles-mêmes, écrivait-il, agissent en censeurs de la moralité publique, en créateurs de la sensibilité de masse, et jouent un rôle plus ou moins actif dans le drame de l’élite. » Il avait identifié, en ses balbutiements, la naissance obscène de ces nouveaux prescripteurs d’opinion, que l’on nomme aujourd’hui people, artistes, célébrités, etc. Des fines fleurs de l’esprit particulièrement prisées en France, où ils s’inscrivent dans une longue tradition salonnarde.

    *

    Le bon citoyen Ruquier adore galvauder ce jardin de moins en moins secret : ses origines modestes, son enfance havraise méritante de gosse d’ouvrier. Conjuration symbolique ? Cela ne l’a pas dissuadé, avec ses caqueteuses comparses du petit écran, de ricaner devant les gaucheries gestuelles et verbales de Philippe Poutou, ce gros pébourg. La troupe, d’ailleurs, ne manque jamais, à la radio, de vanner lourdement le folklore prolétarien ou territorial de tel auditeur pris à l’antenne. Toujours la même logique : le people se paye le populo, et l’assigne à son insu au rôle de brave gugusse ignare, faisant d’une pierre deux coups. A cet égard, le flop retentissant de l’Emission pour tous n’est-il pas lié à la trop flagrante discrimination statutaire d’un public sommé de participer, de s’exprimer, et snobé du haut de leur estrade par neuf sociétaires narquois, sous le magistère intellectuel du sibyllin Yann Moix ?

    Car ces pseudo-amuseurs en bande organisée manifestent à tout propos la suffisance de ceux qui ont le sentiment « d’exister socialement », selon le doux aveu de Gérard Miller. Paraissent-ils idéologiquement ou politiquement divisés ? Ce sont des différences qui se ressemblent, comme l’aurait dit Lévi-Strauss, tant elles sont subsumées par la connivence. Ne se laissent-ils pas aller, dans un « entre soi » ramenard décomplexé, à évoquer régulièrement leurs appartements parisiens et résidences secondaires, les vacances à l’Ile de Ré ou au Brésil, les virées collectives à New-York, des carnets de rendez-vous chargés d’invitations et d’agapes chez les hôtesses les plus nanties du groupe (ah le saumon sauvage à la julienne de Péri Cochin !) ? Davantage que les experts assermentés d’Yves Calvi, Elisabeth Quin and co, éditocrates largement déconsidérés par le tribunal de l’opinion, ils incarnent les vrais chiens de garde d’une dynamique sociétale et de modèles socio-culturels qui conditionnent la pérennité de leur propre condition mondaine. Par-delà les empoignades-pour-du-beurre ou la dérision-spectacle, ils produisent et véhiculent sans vergogne la parole prescriptrice des élites branchées, accrochées à leur train de vie, et quand il s’agit de hurler avec les bienpensants, pas une de ces fortes gueules ne manque à l’appel. La France de Laurent Ruquier, c’est la conjugaison gagnante d’une grossièreté racoleuse et de l’effarante prétention normative de médiocres galvanisés par leur médiatisation. Sous le leurre primesautier de créations audiovisuelles grand public, validées par l’audimat, podcastées à travers le monde, on assiste au bal des nouveaux importants, qui délivrent en toute impunité leurs codes, leur discours, leur imaginaire, leur ordre. 

    François de Negroni

     

Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu