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Kestadit? - Page 3

  • Frédéric Lenoir ou la révolte des élites


    Je vous plains, monsieur, d’être si facilement heureux.
    Baudelaire, Lettre à Jules Janin

    La société civile corse, à travers son méritant quotidien du matin, s’enorgueillit de désormais compter parmi ses résidents estivaux (et post-saisonniers) un people de plus (Corse-Matin, 25-07-2015). Et pas une petite pointure. Frédéric Lenoir en personne, lequel, d’après le reportage, « évolue dans l’univers des penseurs et des philosophes les plus médiatisés de France ». Il est vrai qu’en ces heures de morosité nationale, l’aspiration à une spiritualité sans frontières, les recettes du bonheur ou les vœux de concorde universelle font recette, très au-delà de la ménagère de moins de cinquante ans – et pourquoi pas auprès de Laetitia Casta, people et autochtone, un coup double, à qui Lenoir rêve d’offrir le rôle de Marie-Madeleine dans le film qu’il va réaliser sur Jésus-Christ. Son débarquement en Corse est l’aboutissement du parcours d’un routard inspiré, dont il nous conte volontiers les péripéties immobilières et les géolocalisations mondaines stratégiques : « Auparavant, j’ai eu une demeure en Normandie, puis dans le Lubéron. Mais comme je venais très souvent en vacances dans l’île, où j’étais accueillie chez mon amie Nathalie Rheims à Saint-Florent et mon éditrice Nicole Lattès à Porto-Vecchio, j’ai eu envie d’avoir un endroit bien à moi. Je pense sincèrement qu’Erbalunga, loin du tourisme de masse que je ne supporte pas, est une sorte de nid idéal pour écrire et réfléchir. De ma terrasse qui surplombe la Méditerranée, etc. »

    Relisons bien. Ce militant de l’œcuménisme, cet homme de bonne volonté qui, tel Jean Guéhenno, selon la vanne de Gide, « parle du cœur comme d’autres parlent du nez », cet exégète patenté des Évangiles, ce chantre de l’altruisme, cet indéfectible ami du genre humain, des exclus, des modestes, affirme tranquillement ne pas supporter le tourisme de masse. On reconnaît là le vieux râle aoûtien des privilégiés, oppressés depuis 1936 par leur dégoût viscéral de la promiscuité sociale vacancière. Peu après, dans l’interview, il confie se sentir politiquement proche du centre-gauche. Le centre-gauche camarade ? Autrement dit, la droite complexée, pour emprunter à Lordon ses catégorisations. Mais soudain tout à fait décomplexée, cette gauche-droite, quand il s’agit de discriminer le troupeau immonde des « idiots du voyage » et de se tenir précautionneusement à l’écart de la populace. Bienheureux les riches. Frédéric Lenoir, ou la révolte des élites.

    Jadis, lorsque Sartre qualifiait le philosophe chrétien Jacques Maritain de con, c’était clair et net, carrément tautologique, personne n’y trouvait grand-chose à redire, seuls s’en trouvaient chagrin les châtelaines de sacristies ou quelques zombies du courant personnaliste. L’intellectuel progressiste et matérialiste occupait alors le terrain, caractérisé par une grande homogénéité tendancielle des appareils idéologiques : au point qu’on parlait de discours dominant, en dépit des polémiques internes et des luttes de clans acharnées, des logiques inquisitoriales et des déchirements groupusculaires. Voici venu le temps de la revanche des cons, en bande organisée cette fois. Corrélativement à la déchéance du politique comme horizon indépassable et à l’exténuement des aspirations à saisir le monde en tant que totalité dialectique, dans le sillage aussi de la réhabilitation du sujet, le maître-à-penser, démobilisé, s’est peu à peu transformé en maître-à-vivre. En coach des nouvelles couches moyennes hégémoniques, engendrées par le néo-capitalisme, dont il accompagne et légitime les conquêtes sociétales et prend en charge les pseudo-aliénations. Ces dernières sont bien identifiées : elles se nomment individualisme, consumérisme, marchandisation, etc., autant de fétiches remâchés, manipulés, sinon forgés, par la vulgate journalistique, etqui renvoient à un mythique âge d’or pré-industriel de l’échange symbolique. Ils se trouvent même exhaussés en fondements psychogénétiques d’une névrose objective dont serait affecté l’ensemble de la population, sans distinction de strate. Un leurre de plus consistant à mettre sur le dos d’un malaise civilisationnel sévèrement contaminant l’origine des souffrances dues à l’exploitation et à l’accentuation des inégalités ? Toujours est-il que cette symptomatique de magazine cible d’abord et encore ceux qui témoignent dans leurs existences d’une forme culturo-mondaine d’embourgeoisement. Les prolétaires, les travailleurs précaires, les immigrés peuvent repasser, avec leurs misères crasseuses et leurs pathologies disgracieuses. Et s’épargner de lire Lenoir & Co : ce n’est pas pour eux. Une demande portée par des frustrations non explicitées. Un marketing larvé et omniprésent. Une offre sélective. Une clientèle captive, consentante et démographiquement caracolante. Des méthodes douces. Les nouveaux nutritionnistes de l’âme abandonnent dans l’allégresse le notionnel et la spéculation pour participer au sommet des consciences et prêcher la connaissance de soi, l’auto-estime, la positive attitude. S’est constitué un formidable marché factice du sensible, du mal-être, du désir insatisfait et des voies d’accès à la joie de vivre dans lequel n’ont pas tardé à s’engouffrer les grands clercs en débine de lecteurs et les profiteurs à tout prix. Les Lenoir, Ricard, Gounelle, Cyrulnik, se sont vus rattrapés à bride abattue par Attali, Ferry, Serres, entre autres vedettes millésimées, pour ne rien dire des pitreries gâtifiantes d’un Séguéla. Et sans oublier Onfray, le born again du spontanéisme vitaliste ; loin de la grande métropole artificielle et décadente, de ses coteries, cafés branchés et dîners en ville, il a choisi de faire la paix avec ses ressentiments de classe en s’enracinant dans la tradition d’une condition campagnarde authentique.

    S’accumulent, se répondent, se formatent, des traités et des messages d’espoir, en constance interpénétration avec les thématiques régressives du moment : la nature, le pulsionnel, la prééminence de l’animalité, la critique de la modernité, la décroissance, l’irrationalisme…La révolte des élites assume sa dimension contre-révolutionnaire avec présomption et tact : elle se nourrit de mouvements de mode à forte résonance passéiste, mais jugés indispensables à l’intérêt général, voire à la survie de l’humanité. Ainsi s’accomplit en douce, à l’abri d’attrayants camouflages, une ambition guidée par sa seule volonté dissimulatrice. Autour des formations ascendantes nées du virage libéral-libertaire de la social-démocratie et des intellectuels reconvertis en camelots de l’épanouissement personnel ne cesse de se renforcer une synergie gagnante, qui donne son allant, son standing, à la métaphysique contemporaine des mœurs et à ses expressions médiatiques et peopolisées. Nous sommes priés de vivre avec, dans l’attente de jours meilleurs. C’est quand le bonheur ?

    Pour clore en majesté son entretien, Lenoir se fend d’une pénétrante réflexion : « Exister est un fait, vivre est un art. Tout le chemin de la vie est de passer de l’ignorance à la connaissance et de la peur à l’amour ». On s’enrichit à lire de pareilles fadaises, sous le soleil du bel aujourd’hui…Du haut de leur posture anhistorique, nos experts en sagesse immémoriale rapatrient et confinent la subjectivité dans le champ d’une ontologie pré-discursive. En code d’accès direct avec les forces du vivant. Mais s’ils ont saisi les modalités existentielles des mutations anthropologiques, c’est sans parvenir à l’intelligibilité de leurs déterminations macro-sociales - soit la logique de la production - et la célébration de l’intime se constitue à l’insu d’une occultation. Ne se sont-ils pas eux-mêmes dépossédés de la capacité à déconstruire le réel ? Les voici captifs d’une fausse conscience qui obscurcit l’approche systémique du global et les cantonne à l’énoncé de naïvetés empiriques. Impossible de se projeter par-delà l’ici et le maintenant de revendications hédonistes, de vocations ascétiques, de projets égotistes, de ressourcements orientalistes. D’où la triste banalité de leurs préconisations et de leurs leçons d’optimisme - une sorte d’universalisation triviale et promotionnelle d’expériences pratiques singulières. Je suis tombé amoureux de ma femme, Comment j’ai triomphé de ma déprime, etc. Planqués derrière ces référentiels idéalistes, ces présupposés unanimistes, ils ne rechignent pas à placer les privilèges et les positions statutaires dont ils jouissent sous le signe d’une émancipation commune. Pourquoi se gêner ? Ils incarnent la figure du travailleur improductif en sa version la plus opportuniste, la plus parasitaire : celle de l’arrogante félicité d’être soi. Leurs écrits, leur rôle, leur pouvoir, leur impensé, leur trajectoire et leur place dans l’espace économico-culturel, s’analysent comme autant d’« effets dérivés de la plus-value », selon la sèche formulation de Michel Clouscard.

    D’un château l’autre. Lorsque, retournant d’une élégante escapade à Saint-Flo ou Portovek, coach Lenoir, l’anti-touriste, emprunte la route orientale du Cap corse et peste contre les caravanes, il peut lire en continu, tagués sur les murets, des IFF (I Francesifora, Les Français dehors), et même un insolite : French go home. S’en émeut-il ? Se sent-il visé ? Tremble-t-il pour sa maison ? Quelles idées malvenues ! Personne ici ne le confondrait avec ces beaufs franchouillards en congés payés, tongs et casquettes Nike, dont la bruyante vulgarité gâche les beautés insulaires au pur esthète qu’il entend demeurer. Il n’est pas des leurs ; il les tolère, rien de plus. Lenoir, U Negru, U Negrone tant qu’on y est ! (métaphoriquement et sans malice contre-identificatoire, juste pour flatter sa notoriété, à défaut de sa taille), Frédéric Lenoir, donc, se veut irréductible, un citoyen du tout-monde descendu du ciel, un Corse d’immédiate empathie - bref, un être rare « Il faut apprendre à vivre ensemble avec nos différences », sermonne-t-il, toujours à la pointe de la sagacité. On l’imagine en potentiel et actif sympathisant du concept de communauté de destin, prétexte à d’exaltants « entre soi » qui réunissent prescripteurs d’opinions et célébrités charismatiques, tandis que les allogènes de second rang, trop humains, triment en coulisse. Il se proclame aussi non-violent, bien entendu, et n’a pas manqué de se faire chaperonner par l’inévitable Jean-François Bernardini. A nouveau des congratulations éperdues. Et de belles rencontres, d’indicibles échanges, en perspective, sur la fraternité, la tolérance mutuelle et la mixité pour les nuls. Gageons que quelques ancien chefs clandestins décagoulés et résilients vont se hâter d’aller se frotter au gai savoir du maestro, en sa pittoresque demeure « qui plonge littéralement dans la grande bleue ». Là où, « son petit ordinateur portable toujours posé sur ses genoux » - gare au syndrome de la caissière - il pianote le fruit juteux de ses méditations. Les peoples continentaux sont chez eux dans l’île, cela se savait déjà. On les découvre à présent investis d’une fonction quasi-démiurgique : ils réassurent les personnalités autochtones émergentes en leur conférant un surplus de spiritualité. Étonnant ? Pas le moins du monde. Les uns et les autres partagent à l’évidence d’excellentes raisons de trinquer ensemble à la révolte des élites.

    François de Negroni

     

  • L’Afrique au rayon Glaser

    Qui ne connaît Antoine Glaser ? Aussitôt que l’Afrique pointe son nez dans l’actualité médiatique, il déboule au débotté à France 24 ou sur la Cinq, chez cette enflure d’Yves Calvi, pour nous y pomper l’air avec ses obsessions, ses médiocres certitudes, sa délectation morose. Qui n’a goûté ses manières onctueuses et blasées ? Ses grandes moues dédaigneuses et ses petites mines  de poulet irrité à l’endroit  des intervenants, sur le plateau ? Son ton doux-amer, mi-prédicateur américain, mi-oiseau de mauvais augure ?  Bizarrement, il ne s’est jamais fait épingler par les profileurs émérites en experts bidon et en éditocrates soudoyés. Aucun parmi les Halimi, Fontenelle, Boniface, Carles, et autres gâchettes, n’a estimé utile de l’inscrire à son tableau de chasse. Considéré comme du trop menu fretin, sans doute ? Certainement, même. Son engagement univoque dans des débats et des règlements de compte jugés périphériques, sinon exotiques, le classe un rang en dessous de la catégorie vedette des consultants généralistes, transfuges de la presse bourgeoise de référence ou d’instituts de recherches aux sigles pompeux.  Pourtant, la façon à la fois capitularde et jubilatoire dont il s’excite sur les relations franco-africaines postcoloniales, depuis tant d’années, l’énergie  inlassable qu’il consacre à cet ambigu travail du deuil, son obstination maniaque, légitiment bien un rapide détour critique.

    En préambule à chaque émission, le présentateur ne manque pas de rappeler la glorieuse geste fondatrice de l’invité : Glaser, impossible de l’ignorer, a créé en 1984 et dirigé jusqu’en 2010 le bimensuel La Lettre du Continent. Une revue appréciée pour ses informations précises, voire quasi-confidentielles, sur la situation des pays subsahariens (toujours un coup d’avance, chers confrères…) et largement suivie par un lectorat d’opérateurs économiques et d’investisseurs. Il fallait toutefois, surtout dans le contexte de l’époque, donner à cette publication une coloration idéologique vaguement anti-impérialiste, qui lui serve de faire-valoir : ce sera la dénonciation incessante de la Françafrique, ce trop fameux pré carré linguistique, monétaire, militaire, sous le contrôle opaque d’affairistes et de réseaux politiques tortueux. Le livre noir de la Cinquième République. Du crapoteux à tous les étages.

    Une bonne pioche, sans conteste. Cette dénonciation permet de rassembler dans une même indignation des auditoires convertis d’avance. Les belles âmes métropolitaines, toutes chapelles confondues ; les expatriés opportunistes, démagogues ou mal dans leur peau ; les délégations occidentales étrangères ou les personnels des organismes internationaux, impliqués dans de vieilles luttes d’influence ; les opinions publiques locales, facilement mobilisables contre ce bouc-émissaire omniprésent. Elle s’appuie en outre sur des agissements, des opérations, des procédures, abondamment connues, commentées et médiatisées. Corruption, soutien aux potentats, ingérence, interventions armées, scandales financiers, liquidations d’opposants, barbouzeries diverses, complicité présumée de génocide… L’histoire immédiate alimente sans répit le florissant marché cathartique de la décolonisation.

    Une bonne pioche et un excellent filon. Pas moins de six ouvrages publiés (dont deux cosignés avec le compère Stephen Smith, le sniper-adjoint de la négrologie punitive), six variations à main armée sur le thème de la Françafrique. Mais à force de tirer sur l’ambulance, celle-ci risquait bientôt de se transformer en corbillard et de précipiter la faillite du fonds de commerce éditorial. Notre avisé procureur a donc renversé la proposition. Mi-temps. Balle au centre. On reprend les mêmes, on échange les maillots, on permute et on continue. La Françafrique est morte, vive l’ Africafrance, nouveau label déposé, après réanimation du corpus. Elle est repartie, la plaintive ritournelle. Une demi-douzaine d’opus à venir et des heures de fanfaronnade à la télévision, si Dieu le veut.

    Glaser n’est ni Samir Amin ni Charles Bettelheim. Lesquels, parmi d’autres, identifiaient dans la pratique néocoloniale à la française un sous-ensemble susceptible d’entrer en conflit géopolitique avec le projet capitaliste central d’accumulation à l’échelle mondiale. Ladite Françafrique, une réalité moins homogène, plus ambivalente qu’il n’y parait, par-delà ses turpitudes avérées et son usage intempestif de la canonnière? Voire un leurre ? Ou même, parfois, un pôle de résistance civilisationnel à l’hégémonisme de l’Empire ? L’expression aussi, dévoyée mais connivente d’une forme de parenté classificatoire, d’affinités sélectives, enracinées dans des dérisions partagées ? Un espace-temps discontinu d’engendrements mutuels ? Bref, on n’en finirait pas de souligner la complexité d’un système dont une grille de lecture moralisante et rageusement à charge ne parvient pas à rendre compte. Mais Glaser, lui, ne veut rien savoir des aventures subsahariennes de la dialectique. Le grigou possède une besace gonflée de dossiers et de lourds secrets ; ses agendas regorgent de rendez-vous avec des contacts mystérieux. Il a fait de son bout de lorgnette une longue-vue géante d’où les pieds-nickelés ont des gabarits de superhéros de la World Trade Company. Il fouine, il trace sa zone. Sa vision, son combat, sa rente, sont tout entiers résumés par l’intitulé d’un chapeau de la presse satirique : « La Françafrique prospère youp la boum ». L’Africafrance, dorénavant, avis aux rédactions.

    Quand l’expert succède à l’intellectuel, il n’y a pas que la pertinence qui en pâtisse. L’appropriation affective le cède au regard froid et le monopole de l’émotion est abandonné aux nouvelles troupes d’occupation larmoyantes de l’humanitaire. Avec Glaser et consorts, on passe du sanglot de l’homme blanc au hideux rictus du spécialiste ; on n’est plus dans le « je t’aime moi non plus » sacrificiel du coopérant progressiste d’autrefois, mais dans le cinglant « nous sommes détestés, nous l’avons bien cherché » d’une imprécatrice Calixthe Beyala d’aujourd’hui. Le discours n’est ni décliniste, ni repentant. Il est maussade et sarcastique. C’est en toute impassibilité - celle du journaliste de terrain et d’arrière-boutique - que Glaser convie son public d’auditeurs et de lecteurs à explorer ses constructions manichéennes en noir et blanc. S’inclut-il pour autant, personnellement, parmi les mauvais sujets du processus historique ? On peine à envisager qu’il puisse bouder les bénéfices symboliques de ses allégations au marteau auprès des fractions tiers-politisées des élites locales, qui, depuis cinquante- cinq ans, poussent en chœur la même goualante.

    Sorti de cette Françafricafrancomanie compulsive et de ses fastidieuses incriminations, le condescendant Glaser a-t-il quelque message à délivrer, d’autres missives de premier choix à poster, concernant le futur du continent noir ? Et comment ! L’homme, éperdument désireux de suggérer qu’il en sait bien davantage que ce qu’il consent à divulguer, ne se fait pas prier. Il suffit d’appuyer sur un bouton. Et, devant le bon Yves Calvi bouche bée, la prunelle gloutonne, il déroule. Emphatique quand il évoque le Nigeria, cette puissance colossale, qui – tenez-vous bien – dépassera en population les Etats-Unis d’Amérique à l’horizon 2050. Prophétique dès qu’il s’agit d’annoncer des mutations  irréversibles en cours, tels que – rendez-vous compte – l’éclatement des frontières coloniales et la recomposition des états sur des bases tribalo-religieuses. Alarmiste lorsqu’il évoque en cascade - accrochez-vous - la captation chinoise des richesses minières et agricoles, la montée de l’islamisme radical, la poussée des églises évangélistes ou la détresse menaçante d’une jeunesse laissée sur le bas-côté du décollage économique, privée de débouchés et vouée à l’émigration ou au djihad. Apocalyptique – mayday, mayday - alors que, rebondissant sur l’affaire des exactions sexuelles pédocriminelles de la soldatesque française, il révèle avoir maintes fois assisté au spectacle indigne de vieux Européens dépravés lutinant de jeunes prostituées noires. Mais où traîne-t-il donc, le fourbe ? Rien, vraiment rien, n’échappe à sa sourcilleuse vigilance. Entre un animateur inculte et béat, un colonel de réserve branché sur l’animisme et l’arbre à palabres, et deux ou trois géo-stratèges multicartes complètement azimutés, il peut se gargariser à souhait des grandioses platitudes de ses énonciations. Et si d’aventure, ce présumé incollable en ethno-patronymes, toponymes, etc., parle d’Abdoulaye Wadé ou de Rama Yadé (au lieu de prononcer Wade et Yade) ou bien du Centrafrique, nul ne s’esclaffe, ni ne bronche. Respect à l’initié, au grand manitou du wolof et de la conjugaison, à l’as de la prospective Nord-Sud.

    Impayable, insupportable, inévitable, Antoine Glaser ! A-t-on suffisamment remarqué son étrange ressemblance avec l’irascible Docteur Jonathan Septimus, le savant mégalomane de la cultissime Marque Jaune. Mêmes lunettes aux reflets étincelants, même sourire sardonique, même allure hautaine. Il ne lui manque que le fume-cigarette, by Jove ! Glaser a braqué son télécéphaloscope sur les prescripteurs décisifs de l’audiovisuel public et s’est promptement emparé du contenu de leurs cerveaux. A quand un vaste programme de rééducation par stimulation des fréquences mentales pour tous les blancs-becs dont les ondes cérébrales ont échappé au faisceau de son rayon, et qui, dans leur incommensurable orgueil, osent snober la parole radoteuse du vénérable maître ?

     

    François de Negroni

     

  • Rufo, rufian

     

    L'aventurier, c'est quelqu'un qui triche bourgeoisement avec un jeu bourgeois.

     Vladimir Jankélévitch

     

     

    La nouvelle bourgeoisie corse, toute à l’approfondissement de ses illusions lyriques, s’est offert un souteneur de charme : le méridional, le chaleureux, le médiatique Marcel Rufo. Désormais intervenant à l’Universita Pasquale Paoli, notre star planétaire de la pédopsychiatrie a daigné se pencher sur les structures élémentaires de la psychologie insulaire. Coup de foudre baveux et diagnostic sans appel. L’axe généalogique de la « personnalité de base » corse s’ancrerait dans une passion collective immémoriale pour l’aventure. Bien, très bien. Magnifique. Mais où donc, à quelles sources foireuses, Rufo a-t-il été pêcher une faribole culturaliste à ce point désuète ? Elle-même articulée à une conception aussi verrouillée et réductrice de l’exotisme de proximité ? En regardant les cinq saisons et les quarante épisodes de Mafiosa ? En lisant les récits du bourlingueur de salon Patrice Franceschi ? En arpentant les quartiers chauds de sa jeunesse toulonnaise ? En se mélangeant aux ado-supporters du Sporting, lors de leur transhumance navale et ferroviaire vers le Stade de France ? Mystère et boule de gomme. Toujours est-il que cette construction anthropologique pataude, nonobstant les questions de méthode, se trouve irrévocablement démentie par les faits. Essayons un instant d’oublier la prise de l’ilot de Capraia à sa garnison génoise (1767), ce monumental contre-exemple… Si les insulaires s’étaient comportés en preux Argonautes de la Méditerranée occidentale, en conquérants impénitents, en écumeurs des mers, l’affaire aurait laissé quelques indices géostratégiques dans la sous-région et se serait ébruitée, sans nul doute, depuis le temps. Et les légendes iraient bon train. Même les historiens-faussaires du « pays de la grandeur », pourtant peu sourcilleux en matière de distorsion du réel, et malgré leur flirt poussé avec le concept racialiste de « caractère national », n’ont jamais osé verser dans ce type d’affabulation. Ils ont préféré, dans la tradition hagiographique boswellienne, vanter la vaillance d’une poignée de braves indomptables, séculairement razziés, pillés, envahis, annexés, résistant à toutes les entreprises d’inféodation, portant au plus haut l’esprit de liberté, de souveraineté et de justice. Les Corses, en termes plus prosaïques ? Une population méfiante et xénophobe, indifférente aux vents du large, tétanisée par la menace de l’ailleurs, endogame, farouchement repliée sur ses pièves ; et chez qui le principe d’une hospitalité enveloppante, sinon comminatoire (traduire : accueil, respect, partage, fraternité), constitue la parade archaïque la plus commune, face à la crainte fondamentale de l’autre, au rejet spontané et définitif de l’étranger. L’immense, la traumatisante aventure individuelle d’une existence ordinaire, au sein de ces territorialités rustiques et claquemurées ? Monter de Corte à Bastia…

    Est-il ici nécessaire de préciser, au regard de la vulgate romanesque, que la violence intempestive, les emportements belliqueux, le fracas des explosifs, les soulèvements sporadiques, qui scandent l’historiographie de l’île, ne sont pas le fait de la « complexion aventurière » de tel ou tel condottiere, mais renvoient à des logiques sociopolitiques irréductibles à une quelconque esthétisation de la subjectivité : il s’agit de l’accès à la propriété foncière, de conflictualités inter-lignagères, de révoltes paysannes antinobiliaires, de luttes de libération ou de guerres d’indépendance, etc. Quant à la fameuse participation à l’ « aventure coloniale » française, elle procède à la fois de l’enrégimentement massif (un pôle emploi régulé par les filières claniques) et du discours propagandiste des autorités administratives métropolitaines – pas de dispositions ataviques irrépressibles à affronter océans en furie, terres inhospitalières et peuplades hostiles. Il en va de même pour l’émigration porto et latino-américaine au 19° siècle, unique mouvement concerté d’expatriation au long cours, et qui s’apparente davantage au distingué exode de notables désargentés qu’à une expédition d’orpailleurs misérables et patibulaires. Sous ce rapport, le diasporiste corse ultramarin (trafiquant et casinotier compris) contribue paradoxalement à réactiver la dimension tenace des anciens clichés autochtones : indépendamment de son continent d’adoption ou des projections fumeuses qu’il traîne à ses basques, l’arme favorite de cet anti-baroudeur métaphysique demeure sans tergiversation la chaise-longue.

    On est loin de la besogneuse et futuriste cité paoline, telle que l’envisage Rufo. Fort de son intuition fondatrice, qu’il agrémente poliment de quelques banalités touristiques d’usage (soulignant chez les insulaires le sens de la famille, de la transmission, de la solidarité ethnique, de l’enracinement villageois, blablablabla, on n’en fait jamais trop), il peut s’extasier à loisir sur son prestigieux employeur saisonnier : « L’Université de Corse (…), plutôt qu’un lieu de fixité, est devenue un véritable tremplin pour le progrès. Preuve que les Corses sont restés des aventuriers ! » (Paroles de Corse, juin 2015). Eurêka ! La communauté scientifique, trépignante, n’en attendait pas tant… L’ontologique validé empiriquement par le consubstantiel, ou l’inverse : voilà une démonstration qui ne manque pas de saveur, venant du professionnel multi-médaillé des historicités singulières. Et saluons au passage ces courageux étudiants qui, le temps d’un cursus, à la faveur d’un enseignement ciblé sur le « tout-monde », ont la divine surprise de devenir ce qu’ils sont – soit les mutants involontaires d’une pétition de principe nulle et non avenue. Encore un dispositif gagnant-gagnant, si cher aux vigilants arbitres des excellences de la Fondation universitaire corse.

    Lorsque le psychologue de confort se mêle d’interpréter l’âme d’un peuple, il est fort à parier que celle-ci est déjà moribonde. Sur fond d’autopsie crapuleuse et de résurrection des morts, on se retrouve ainsi devant la mise en forme gratifiante d’un produit d’appel, en plein proxénétisme de la communication. Les élites émergentes s’attestent comme telles en ritualisant ce stade du miroir. Lequel, évidemment, n’a d’autre vocation que d’être traversé : par- delà les apparences, le pompeux reflet, la main mise sur le capital symbolique, sa valorisation, annoncent les profits culturels et économiques de demain. Le mythe et le réel s’engendrent réciproquement pour alimenter un marketing identitariste de l’aventure, version jeune patron ; ce qui va de la prestation de service à la prescription d’opinion, en passant par la tribalisation promotionnelle de l’univers marchand.

    Rien de nouveau, d’ailleurs, dans cette relation organique entre l’intellectuel français débarqué et des fractions de classe locales visant à imposer leur stratégie hégémonique. Faut-il être tombé bien bas pour s’en prendre à un Rufo ! A ce pauvre vieux clown. Il n’est ni le premier, ni le dernier jobard, assigné en douceur à jouer le rôle du Julot casse-croûte de l’idéologie dominante, dans le petit théâtre de boulevard insulaire. Alors passons et cessons de dégainer en vain. Au minaudant, à l’infantilisant docteur et à ses semblables, à tous ces humanistes augmentés, à tous ces camelots de l’optimisme béat, à tous ces flagorneurs de carrière, nous demandons simplement, avec courtoisie, qu’ils s’en aillent vulgariser ailleurs leurs imagos.

     

     

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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