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LES FASTUEUSES SOIRÉES DE DE RUGY

« La structure des rapports de classe n'est jamais nommée et appréciée qu’au travers de formes de classifications qui, s’agirait-il de celles que véhicule le langage ordinaire, ne sont jamais indépendantes de cette structure.»

Pierre BOURDIEU

 

Davantage que leurs incorrections grammaticales ou syntaxiques, c’est leur caractère socialement discriminant qui frappe de mort subite certaines formulations. On ne va pas au coiffeur, on ne met pas la table, on ne parle pas de la fille à Jeannot, etc. Les analyses bourdivines ont, depuis longtemps, tissé au gros câble la trame de ces mécanismes de distinction et de domination symbolique. Leur auteur les avait-il intégrés à son propre habitus linguistique, afin de ne pas plier face aux stratégies de condescendance de la classe dominante ? On peut se le demander. tant l’homme semblait écorché par ses origines modestes et son appartenance objective à la fraction dominée de ladite classe.

Il est en tout cas un usage – plus précisément un code mondain – dont notre maître-sociologue n’avait pas pointé la fonction dissimilatrice : l’abolition de la particule dans l’énonciation sèche d’un patronyme aristocratique (et le d minuscule, à l’écrit). Ainsi, par exemple, évoque-t-il souvent De Certeau, ou De Dampierre, ses confrères en sciences humaines de la haute intelligentsia non roturière. Et quelques autres blazes à tiroir universitaires, tout au long de son œuvre ou à l’occasion de ses conférences. Si l’on considère l’étanchéité des groupes sociaux et de leurs pratiques, il n’est pas impossible d’imaginer que cette convention, plus intériorisée qu’explicitée, ait échappé à ses investigations pourtant tatillonnes sur les mini-profits de distinction Ou encore, on y revient, qu’il se soit refusé à céder à « un rituel élitaire formel de caste ».

Et pourquoi pas la pratique du baise-main ou la voix nasillarde, à ce compte ? Il n’est guère, dans la corporation, que les Pinçon-Charlot, tout à leur fascination-détestation de petits-bourgeois très comme il faut reçus dans le grand monde, pour s’adapter méthodologiquement au savoir-vivre de la tribu étudiée.

(Admettons que ces stipulations sont complexes, arbitraires, avec leurs exceptions, leurs cas particuliers : le d’, le de la, les noms monosyllabiques, sans parler des du ou du des, etc. Un vrai casse-tête. Alors que, par un doux après-midi, nous cheminions sans pression dans la forêt de Bonifatu, le grand philosophe Michel Clouscard me demanda tout à trac d’éclairer sa lanterne sur le sujet. Rude défi que me lançait cet homme, le plus dépouillé d'affectations que j'ai jamais rencontré. Et de fait, malgré mes talents pédagogiques et ma bonne volonté, il se résigna promptement à déclarer forfait « Putain, laisse tomber. Je me sens dans la peau de Thérèse [Marie-Thérèse Le Vasseur] quand ce brave Rousseau se décarcassait pour lui apprendre à lire l’heure. Il n’y est jamais parvenu, le pauvre ». Il se foutait d’ailleurs éperdument de ces énigmatiques jeux de société – De Ryswick lui convenait. C’était juste une façon de se mettre à portée de fusil des Bourdieu, Baudrillard et compagnie, dont les minauderies répétées sur la dimension sémiotique de la lutte des classes l’horripilait au plus haut point. « On ne se nourrit pas avec des signes, on ne se chauffe pas avec des symboles »,aimait-il dire).

Ce pur et convoité objet ethnographique : la particule, au fort rendement symbolique, a provoqué les mêmes inhibitions, contorsions, forclusions, dans le milieu politico-journalistique, lorsqu’à éclaté l’« affaire (de/De) Rugy ». Des réactions bien éloignées des joutes convenues, à fleurets mouchetés, que nous propose habituellement le petit écran, dans un climat général de connivence. Car elles témoignent de fixations archaïques non résilientes de l’ethos républicain, d’un impensé générateur de crispations d’ordre socio-analytique. Elles font primer l’irrationnel et le fictif sur la facile déconstruction d’une position statutaire privée depuis longtemps de toute effectivité historique. Les fredaines d’un minuscule nobliau de robe, déclassé et écolo, ce n’est pourtant pas le retour de Marie-Antoinette.

Aux manettes de ces sphères de pouvoir et de prescription idéologique, il y a le bourgeois, dans le sens étymologique qu’a restitué au mot François Bégaudeau. Des bourgeois de droite, des bourgeois de gauche. Les uns et les autres, bénéficiaires du même héritage culturel, connaissent, en principe, les dispositifs réglementaires de la civilité sélective en question. Chez les premiers (FOG, Barbier, Sinclair, les Duhamel...) il est hors de question de commettre cet impair, une pareille faute de goût : c’est Ru-Gy, et pas autrement. Et ils dégustent avec préciosité ces deux syllabes lors de débats, créant un halo de perplexité parmi les autres invités, aussitôt dissipé par l’animateur qui réembraie sans sourciller sur la «démission probable de de Rugy ». Chez les seconds, le cœur balance, entre ce qui pourrait apparaître comme une forme de rivalité mimétique, donc de snobisme, et un populisme égalitariste de bon aloi : si le de Rugy l’emporte le plus souvent, c’est avec un fort parfum de provocation – je ne suis pas des vôtres - et une pointe de démagogie – je ne fais pas de chichis – (Joffrin, Lemoine, Naulleau, Salamé…).

Suivent les strates majoritaires et hétérogènes constituées par des classes moyennes éduquées, mais peu rompues aux bienséances salonnardes (parlent-elles toutefois des Maximes de de La Rochefoucauld ?). Elles utilisent donc un de/De Rugy franc et sans malice, quoique éventuellement chargé d’une certaine agressivité anti-nobiliaire. Le thème de la « vie de château », en effet, (plutôt austère dans la réalité) se profile avec toute sa dimension pompeuse et fantasmatique en arrière-plan des homards, des grands crus, des pétales de rose et du sèche-cheveux plaqué or, pour nos chroniqueurs people de circonstance (on n’en finirait pas de citer des noms, de Apathie à Z Invisible).

Quant à la tentation de décapiter la rallonge du ci-devant, pour obtenir un citoyen Rugy raccourci et ordinaire, elle n’apparaît, sauf lapsus et transfert de timidité chez les précédents, que parmi les intransigeants, les justiciers à la petite semaine, insupportés par ces survivances féodales, et qui ont su conserver une belle humeur révolutionnaire sous ces vents contraires (Plenel?)

 

Ж

 

Bonne occasion de s’auto-citer : « Le patronyme noble possède un caractère explosif au niveau de toute rencontre sociale. Se heurtant à des systèmes d’attente passionnels et crispés, il appelle deux réponses extrêmes. Ou bien une réaction de gêne, qui cherche à neutraliser le mana aristocratique, soit en supprimant purement et simplement la particule lors de la déclinaison du patronyme, dont la charge explosive est ainsi désamorcée [M. Rugy], soit en amplifiant jusqu’au ridicule la singularité aristocratique du nom par une emphase tonique portée sur la particule [M. DE Rugy]. Ou bien une réaction d’allégeance qui ne vise qu’à se laisser captiver par la réalité sacrée du nom, en savourant respectueusement sa double articulation sonore et son euphonie [François Henri Goullet de Rugy]¹. Il s’agissait alors de la France de Giscard d’Estaing (et non D’Estaing). Rien de bien différent sous Macron. Par-delà la vente des châteaux aux Qataris et la raréfaction accélérée des signes extérieurs spécifiques, vestimentaires et autres, le mythe demeure. Intact. Et, avec lui, ces manières piteuses de conjurer un embarras qui renvoie, inconsciemment, à la notion de transcendance biologique – pour ne pas dire de sang, voire de race. Bref, un travail costaud et méthodique d’abréaction collective serait le bienvenu, ce que, paradoxalement, les nouveaux manuels d’Histoire n’ont pas contribué à favoriser, tout au contraire, en créant une béance dans l’imaginaire enfantin. Un vide rempli par la publicité, la presse spécialisée, les feuilletons, les jeux, qui eux, puisent de plus belle dans le corpus enchanté (quoique genré !) des récits de princesses et de chevaliers.

 

Ж

 

« Si la féodalité n’est pas dans le gouvernement, prenons garde qu’elle ne soit encore dans l’esprit des gouvernés», écrivait Claude Henri de Saint-Simon, auquel n’avait pas échappé la complexité d’une dynamique démocratique restée à mi-chemin de sa révolution culturelle. Et il proposait, dans la société socialiste de ses vœux, de supprimer titres et particules. Ce qui aurait simplifié la vie des courtisans comme des Français réfractaires, on l’a vu. De tout le monde, en réalité, sauf des éleveurs canins. Et d’Apolline de la Meauffe de Poillé de Malherbe.

 

¹ La France noble, Éditions du Seuil

 

 

François de Negroni

 

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