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Hygiène de l'assassine

« C'est extraordinaire Edouard. Non seulement vous êtes riche, mais encore vous voudriez qu’on vous aime comme si vous étiez pauvre ! Et les pauvres alors ? Soyez un peu raisonnable, mon ami. On ne peut quand même pas tout leur prendre aux pauvres ! »

 

Garance (Arletty) s'adressant au comte, dans Les enfants du paradis   

 

Voici plusieurs années qu'on nous bassine et nous alarme avec l'indispensable Nutella. Tant au nom de la destruction des écosystèmes primaires qu'à celui de la condition sanitaire de l'homme moderne. La célèbre et onctueuse pâte à tartiner serait responsable de la déforestation tropicale, afin de faire place nette aux plantations de palmier à huile; partant, elle serait coupable de l'extinction programmée des orangs outans, congédiés de leur habitat naturel, et d'autres catastrophes collatérales tout au long du biotope. Plus grave encore, sa toxicité induirait sournoisement parmi ses dégustateurs l'apparition à moyen terme de pathologies sévères : obésité, diabète, problèmes cardio-vasculaires, cancers...Et nos contempteurs, dans le contexte plus global d'une incrimination de la malbouffe, de vilipender l'ultralibéralisme, la financiarisation de l'alimentation de masse, la grande distribution, la mondialisation malheureuse.

Les récentes "émeutes du Nutella" dans certains hypermarchés périphériques, à l'occasion des soldes de début d'année, ont servi de prétexte à la meute fulminante des hygiénistes pour ajouter un volet pédagogique à leurs indignations. Quoi de plus obscène, en effet, que le spectacle proposé en boucle à la télévision ou sur les réseaux sociaux de ces bousculades, de cette obsession populaire à consommer - et mal  de surcroît ? " Le goût, c'est le dégoût du goût des autres ", écrivait Bourdieu. Tel est visiblement l'impensé de Natacha Polony, prescriptrice médianormée des pratiques saines, qui a pris la tête de la croisade. Elle ne prétend pas mettre la populace au régime sec - on ne devient prohibitionniste qu'en désespoir de cause - mais l'éduquer aux goûts des classes moyennes supérieures. Après avoir émis quelques pleurnicheries de dame patronnesse au salaire mirobolant sur les familles qui en sont à deux ou trois euros près, elle se ressaisit. Pas de faiblesse. L'heure est grave. Ces malheureux, explique-t-elle, sont d'abord des victimes du système, des blaireaux lobotomisés. Dans La Nausée, Sartre fait dire à l'Autodidacte, au cours d'un déjeuner avec Roquentin : "Monsieur, je me suis une fois risqué à penser que le beau n'est qu'une affaire de goût." L'agrégée de lettres modernes ne se risque pas, pour sa part, à ce genre d'allégation. Elle considère détenir le monopole légitime du jugement. Les pauvres, soutient-elle, se trompent lorsqu'ils ont la crédulité de trouver un produit bon. Ils sont aliénés par les messages publicitaires, le culte fétichiste de la marque, les promotions alléchantes. Pour pouvoir faire un choix raisonné, il est nécessaire de savoir, de comprendre. Or ils en ont perdu la capacité. Il n'existe plus aucune trace de libre-arbitre dans leurs comportements d'acheteurs. Leur entendement a été débranché au profit de pulsions addictives. Il faut, au travers d'un apprentissage - et ceci dès l'école - éradiquer conditionnements et dépendances et leur réapprendre les véritables sensations (sic). Elle-même, au débotté, suggère une alternative à l'indigeste et redoutable Nutella : râper du chocolat noir sur du pain finement beurré. C'est tellement meilleur ! Et plus distingué, au demeurant. La thérapie de choc de la journaliste promet bien des régals gastronomiques et symboliques.

La charité bourgeoise possédait ses principes : que la menue monnaie octroyée aux miséreux ne soit pas engloutie dans des libations au gros rouge. Le pédagogisme initié par notre pasionaria de l'authenticité retrouvée est autrement exigeant dans ses ambitions finales : il s'agit de sauver une planète de singes et de sobres esthètes en stoppant le consumérisme indécent et maladif des défavorisés. Car par-delà sa petite musique crypto-franchouillarde et souverainiste, la citoyenne Polony incarne l'archétype culturo-mondain de ce que Dominique Pagani nomme plaisamment les bobobobo (bourgeois bohême bouddhiste bonobo). Elle en partage les codes, l'ethos, la sensibilité écologique,  les options décroissantes et atteste du pouvoir hégémonique et du messianisme émancipateur des nouvelles couches moyennes héritées de Mai 68. Son radical-sociétalisme - version bio, basses calories et malthusienne - ne s'oppose qu'en surface aux autres thématiques libérales-libertaires véhiculées par l'idéologie postmoderne. Les uns et les autres s'engendrent réciproquement au sein du discours dominant, sur fond théâtralisé factice de disputes et de postures pour plateaux télévisés ou salles de rédaction.

On avait déjà pu observer la bobobobo Polony, le samedi soir chez Ruquier, toute en condescendance narquoise vis-à-vis du candidat prolétaire Philippe Poutou. La voici aujourd'hui devenue l'intraitable prosélyte de ses usages de table et de ses intenses corps-à-corps culinaires. Mais elle se défend de pratiquer le moindre mépris de classe. Quel contre-sens malveillant ! Elle assume juste la responsabilité collective d'une élite éclairée, consciente, greedy. Et ne se dérobe pas au devoir hygiénique de zigouiller sans façons l'habitus populaire, ce mauvais goût, ces minuscules plaisirs de bouche vulgaires, ces cochonneries macdonaldisées, qui aident à supporter les rigueurs de l'exploitation et de la précarité.

 

François de Negroni

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