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THÉO, OU COMMENT FAIRE L'AMOUR AVEC UN BLACK SANS SE FATIGUER

                          

 

"Nègre je suis, nègre je resterai"

  Aimé Césaire

 

 

Tel jour, c'est un supporter accrédité qui pousse des cris de singe - ouh, ouh, ouh ! - à l'intention du footballeur d'origine ghanéenne Balotelli; deux semaines plus tard, c'est un cogne sadique qui sodomise et blesse grièvement un jeune noir de banlieue, Théodore Luhaka, avec sa matraque télescopique. Bienvenue à la chronique des brutalités racistes ordinaires dans la douce France. Mais entre ces deux évènements s'est produit un acte symbolique fort intéressant : sous la pression des organisations antiracistes, du CRAN (Conseil représentatif des associations noires), d'universitaires compassés, comme Maboula Soumahoro, le fameux "Bal nègre", associé à Joséphine Baker et à la négromanie des années trente et folles, a été rebaptisé : "Bal de la rue Blomet". Accusé : le mot nègre. Une grosse saleté nauséabonde jamais totalement expurgée de la lexicologie impérialiste. L'émotion est à son comble. D'un côté, on humilie, on injurie, on contrôle au faciès et on tabasse; de l'autre, on pleurniche, on pétitionne, on corrige, on ripoline. La violence et la dérision.

Le "Bal nègre" - ainsi nommé par Robert Desnos - était fréquenté par Picasso, Leiris, Sartre, Morand, Bataille, les surréalistes, etc., mais aussi par des jazzmen américains, Sydney Bechet, Bill Coleman, Albert Nicholas, et bien d'autres, qui y trouvaient une sorte d'extra-territorialité épargnée par les discriminations nord-américaines. La salle sera d'ailleurs fermée durant l'Occupation par les autorités nazies. Le succès du "Bal nègre", certes, procédait du fétichisme exotique et des projections primitivistes chères à l'homme occidental - une Afrique fantasmée, sensuelle, nue, spontanéiste, rieuse, festive, isomorphe à celle proposée aux visiteurs de l'exposition coloniale. Et peut-être même pire. On ne se lasse pas de citer cette réflexion de Frantz Fanon :" Celui qui adore les nègres est encore plus malade que celui qui les exècre". A preuve ces commentaires ingénus de Simone de Beauvoir :" Le dimanche soir, on délaissait les amères élégances du scepticisme, on s'exaltait sur la splendide animalité des Noirs de la rue Blomet...Je ne donnais pas dans le snobisme des gens du Flore, je n'imaginais pas que je participais au grand mystère érotique de l'Afrique; mais j'aimais regarder les danseurs...Les rythmes violents de l'orchestre m'engourdissaient...Dans le déchaînement des corps en fête, il me semblait toucher ma propre ardeur à vivre". Il n'est pas sûr que les people donneurs de leçons, qui, le nez pincé, se sont montrés si prompts, aujourd'hui, à signer contre la réouverture du "Bal nègre", portent une vision si différente des univers noirs - indépendamment de l'épithète abjecte et dégradante ?

Car par-delà les vieilles ou nouvelles joyeusetés folkloriques du parisianisme, il s'agit bien ici, en cette affaire controversée, de l'utilisation du vocable nègre, dont il faut rappeler les diverses fortunes sémantiques. Étymologiquement neutre, aux époques des premières découvertes et descriptions de l'Afrique (la Nigritie, le pays des nègres), il va bientôt pâtir d'être associé à la traite et à la colonisation, au point d'induire, en tant que tel, dans la perception du Maître blanc, une forme de mépris, de racialisation de l'infériorité. S'y cristallise la minorisation d'une condition humaine réduite à la domesticité, à l'humiliation, et propice au déchaînement des métaphores simiesques. Toutefois, anti-esclavagistes ou anticolonialistes, de l'Abbé Grégoire à Léon Bloy, s'attaquent à l'atrocité des faits et des sévices, sans les lier à une quelconque nocivité intrinsèque du mot nègre. Lequel continue d'être employé jusque vers la fin des années cinquante par les voyageurs, les ethnologues, les romanciers, les journalistes, et seul un jugement rétrospectif biaisé pourrait laisser croire à une volonté péjorative de leur part. Avec l'engouement pour l'art et la musique nègres, au début du 20ème siècle, il acquiert d'ailleurs une valeur positive, d'autant que les intellectuels progressistes africains ou antillais, les Senghor, Césaire ou Fanon, se l'approprient avec rage et le haussent à la dignité ontologique et esthétique. Ils en font un terme fier, altier, chargé, sous la bannière de la négritude, d'accompagner les combats émancipateurs et le rejet du processus d'assimilation culturelle.  

Mais une fois révolus les soleils des indépendances, le Maître blanc décide soudain de retirer le mot nègre et ses dérivés de la circulation. Est-ce une mesure de pure opportunité lexicale, visant à solder le passé de manière conjuratoire ? Ou craint-il plutôt le potentiel subversif conquis par les thèmes de la négritude lors des luttes de libération, tandis que lui-même veut désormais s'engager dans une politique néocoloniale pétrie de bonnes intentions, qui place l'homme et la fraternité au cœur du projet ? Dans un noble et apparent mouvement d'autocensure, au prétexte d'épurer son propre vocabulaire, il décrète donc irrespectueux et dépréciatif le terme. La consigne est suivie avec une étonnante docilité : en un rien de temps, l'incriminé disparait de la sphère écrite et devient épouvantablement choquant à l'oral. Une obscénité absolue. On peut encore, à la rigueur, se gausser des "rois nègres", en fustigeant ceux qui, traîtres à leurs peuples, détournent les fonds de la généreuse aide occidentale au développement. Sinon, on est sommé de parler d'homme de couleur, de Noir, voire de Subsaharien. La féministe chanteuse de charme du Palais, Laurence Rossignol, l'a appris il y a peu à ses dépens : son impromptu télévisuel sur "les nègres américains" a suscité l'emportement hystérique des réseaux sociaux, et entraîné chez l'étourdie embarras, contrition, plates excuses publiques.

Ce processus d'euphémisation culmine durant les septennats Mitterrand. À la suite du regroupement familial, commencent à se poser pour l'Etat français les problèmes de l'immigration et des territoires en perdition de la République. Le monte-charge social est à l'arrêt, la citoyenneté au rabais. Il faut, au travers des relais antiracistes institutionnels, amadouer l'indigène de deuxième génération, désamorcer sa colère, ses frustrations, bref, en faire un pote. En le dépossédant notamment de son histoire, en périmant les textes de ses pères, en les stigmatisant dans leur littéralité. Dorénavant s'impose l'idiome black, dont les sonorités étasuniennes, le côté cool, moderne, bravache, sont supposées balayer les mauvaises connotations, renvoyer aux oubliettes de la mémoire la déportation, les crimes et ethnocides de l'impérialisme, et plaire aux "minorités visibles" des quartiers difficiles (lesdits renois en l'occurrence). Une appellation qualifiée de "pathétique", par les pourtant si chatouilleuses Christiane Taubira ou Françoise Verges, à l'occasion d'un passage à l'émission C dans l'air. Mais qui, nonobstant, va très vite prendre et se voir adoptée et intériorisée. Devenir black, c'est apprivoiser sa diversité : c'est la façon française d'être nègre, un autrui canalisé, amorti. Un look. Un langage. Un conformisme. Des clichés recyclés. Une identité assignée. Chichon, capuches et foot, sous les décibels de la pseudo-révolte intégratrice du rap. Autant dire une défaite implicite de la transmission, une destruction souterraine de la considération. Avec pour immuables corollaires, quoi qu'il en soit, la ségrégation, la ghettoïsation et quantité de Harlems sans désir qui sortent de terre.

Dès lors, on assiste à cet étrange paradoxe. Les négropolitains acculturés, manipulés par l'idéologie néolibérale se désignent comme blacks, et, encouragés par une petite-bourgeoisie intellectuelle de souche intraitable, vigilante, repentante - la voix off du Maître -  traquent l'injure nègre jusque sur les étals des pâtisseries. Pendant qu'en Afrique, la force historico-mythologique de ce terme, même contesté par les diasporas, les medias francophones ou les migrants de retour, continue de déployer des résonnances lyriques et de posséder une fonction provocatrice dans la résistance aux nouvelles formes résiduelles de la domination blanche. Imagine-t-on Mongo Beti, Stanislas Adotevi, Sony Labou Tansi, Tierno Monénembo, Alain Mabanckou, Dany Laferrière, etc., se servir dans leurs ouvrages de l'expression black? Awa Thiam, auteure de "La Parole aux négresses" intituler son essai "La parole aux blackettes"? Ou Achille Mbembe parler de "Critique de la raison black" ? Peut-on entendre que cela renverrait chez eux à une démarche masochiste ou d'autodénigrement ? D'autant moins que la mondialisation économique du paradigme black, plus stéréotypé que tous les présupposés d'antan, contribue au retour d'un discours essentialiste dont l'authenticité mercantile relève de la parodie perdue.

Mal nommer les choses ne rajoute pas au malheur du monde, contrairement à ce que prétend la ronflante sentence gravée dans le marbre par Albert Camus. C'est plutôt une façon de s'en protéger. De le contourner. Ainsi le jeune nègre de banlieue, enfermé dans le prêt-à-penser déréalisant de la blackité, parvient-il à endurer avec une remarquable patience, si l'on y songe, les injustices quotidiennes incessantes de sa condition, le racisme structurel des sphères dominantes hexagonales, sans parler des câlineries paternalistes d'un show-biz collet monté de toutes les couleurs. On en revient à Théo, Mohamed, et les autres, moins victimes de la police que de l'ethnicisation subreptice de la lutte des classes chez les pauvres. Bamboulas contre Faces de craie. Les voici dans le rôle de post-colonisés de l'intérieur, surexploités, lumpen-prolétarisés, et toujours affectés à divertir le Maître. On ne fréquente plus le « Bal nègre », quelle horreur, mais on déguste « l'âme black », sa vitalité, ses sortilèges, aux javas du samedi soir.

Je m'appelle Negroni, pas Blackoni. Et mon surnom en Afrique de l'Ouest, impeccable traduction, est  « le grand nègre ». Mieux, merci Aby, un restaurant a ouvert au Sénégal sous cette enseigne. Nulle foule autochtone n'a encore protesté ou manifesté contre l'insupportable bravade. Intransigeance outrée d'un côté de la Méditerranée, humour et profondeur du temps de l'autre. Mais la victoire n'est pas acquise. Le jour où l'on s'avisera de me renommer « le grand black », dans un brusque assaut de déférence révisionniste, je demanderai à être traité de « Missié ». Ce qui ne retranchera rien au malheur du tiers-monde.

 

François de Negroni

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