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Rufo, rufian

 

L'aventurier, c'est quelqu'un qui triche bourgeoisement avec un jeu bourgeois.

 Vladimir Jankélévitch

 

 

La nouvelle bourgeoisie corse, toute à l’approfondissement de ses illusions lyriques, s’est offert un souteneur de charme : le méridional, le chaleureux, le médiatique Marcel Rufo. Désormais intervenant à l’Universita Pasquale Paoli, notre star planétaire de la pédopsychiatrie a daigné se pencher sur les structures élémentaires de la psychologie insulaire. Coup de foudre baveux et diagnostic sans appel. L’axe généalogique de la « personnalité de base » corse s’ancrerait dans une passion collective immémoriale pour l’aventure. Bien, très bien. Magnifique. Mais où donc, à quelles sources foireuses, Rufo a-t-il été pêcher une faribole culturaliste à ce point désuète ? Elle-même articulée à une conception aussi verrouillée et réductrice de l’exotisme de proximité ? En regardant les cinq saisons et les quarante épisodes de Mafiosa ? En lisant les récits du bourlingueur de salon Patrice Franceschi ? En arpentant les quartiers chauds de sa jeunesse toulonnaise ? En se mélangeant aux ado-supporters du Sporting, lors de leur transhumance navale et ferroviaire vers le Stade de France ? Mystère et boule de gomme. Toujours est-il que cette construction anthropologique pataude, nonobstant les questions de méthode, se trouve irrévocablement démentie par les faits. Essayons un instant d’oublier la prise de l’ilot de Capraia à sa garnison génoise (1767), ce monumental contre-exemple… Si les insulaires s’étaient comportés en preux Argonautes de la Méditerranée occidentale, en conquérants impénitents, en écumeurs des mers, l’affaire aurait laissé quelques indices géostratégiques dans la sous-région et se serait ébruitée, sans nul doute, depuis le temps. Et les légendes iraient bon train. Même les historiens-faussaires du « pays de la grandeur », pourtant peu sourcilleux en matière de distorsion du réel, et malgré leur flirt poussé avec le concept racialiste de « caractère national », n’ont jamais osé verser dans ce type d’affabulation. Ils ont préféré, dans la tradition hagiographique boswellienne, vanter la vaillance d’une poignée de braves indomptables, séculairement razziés, pillés, envahis, annexés, résistant à toutes les entreprises d’inféodation, portant au plus haut l’esprit de liberté, de souveraineté et de justice. Les Corses, en termes plus prosaïques ? Une population méfiante et xénophobe, indifférente aux vents du large, tétanisée par la menace de l’ailleurs, endogame, farouchement repliée sur ses pièves ; et chez qui le principe d’une hospitalité enveloppante, sinon comminatoire (traduire : accueil, respect, partage, fraternité), constitue la parade archaïque la plus commune, face à la crainte fondamentale de l’autre, au rejet spontané et définitif de l’étranger. L’immense, la traumatisante aventure individuelle d’une existence ordinaire, au sein de ces territorialités rustiques et claquemurées ? Monter de Corte à Bastia…

Est-il ici nécessaire de préciser, au regard de la vulgate romanesque, que la violence intempestive, les emportements belliqueux, le fracas des explosifs, les soulèvements sporadiques, qui scandent l’historiographie de l’île, ne sont pas le fait de la « complexion aventurière » de tel ou tel condottiere, mais renvoient à des logiques sociopolitiques irréductibles à une quelconque esthétisation de la subjectivité : il s’agit de l’accès à la propriété foncière, de conflictualités inter-lignagères, de révoltes paysannes antinobiliaires, de luttes de libération ou de guerres d’indépendance, etc. Quant à la fameuse participation à l’ « aventure coloniale » française, elle procède à la fois de l’enrégimentement massif (un pôle emploi régulé par les filières claniques) et du discours propagandiste des autorités administratives métropolitaines – pas de dispositions ataviques irrépressibles à affronter océans en furie, terres inhospitalières et peuplades hostiles. Il en va de même pour l’émigration porto et latino-américaine au 19° siècle, unique mouvement concerté d’expatriation au long cours, et qui s’apparente davantage au distingué exode de notables désargentés qu’à une expédition d’orpailleurs misérables et patibulaires. Sous ce rapport, le diasporiste corse ultramarin (trafiquant et casinotier compris) contribue paradoxalement à réactiver la dimension tenace des anciens clichés autochtones : indépendamment de son continent d’adoption ou des projections fumeuses qu’il traîne à ses basques, l’arme favorite de cet anti-baroudeur métaphysique demeure sans tergiversation la chaise-longue.

On est loin de la besogneuse et futuriste cité paoline, telle que l’envisage Rufo. Fort de son intuition fondatrice, qu’il agrémente poliment de quelques banalités touristiques d’usage (soulignant chez les insulaires le sens de la famille, de la transmission, de la solidarité ethnique, de l’enracinement villageois, blablablabla, on n’en fait jamais trop), il peut s’extasier à loisir sur son prestigieux employeur saisonnier : « L’Université de Corse (…), plutôt qu’un lieu de fixité, est devenue un véritable tremplin pour le progrès. Preuve que les Corses sont restés des aventuriers ! » (Paroles de Corse, juin 2015). Eurêka ! La communauté scientifique, trépignante, n’en attendait pas tant… L’ontologique validé empiriquement par le consubstantiel, ou l’inverse : voilà une démonstration qui ne manque pas de saveur, venant du professionnel multi-médaillé des historicités singulières. Et saluons au passage ces courageux étudiants qui, le temps d’un cursus, à la faveur d’un enseignement ciblé sur le « tout-monde », ont la divine surprise de devenir ce qu’ils sont – soit les mutants involontaires d’une pétition de principe nulle et non avenue. Encore un dispositif gagnant-gagnant, si cher aux vigilants arbitres des excellences de la Fondation universitaire corse.

Lorsque le psychologue de confort se mêle d’interpréter l’âme d’un peuple, il est fort à parier que celle-ci est déjà moribonde. Sur fond d’autopsie crapuleuse et de résurrection des morts, on se retrouve ainsi devant la mise en forme gratifiante d’un produit d’appel, en plein proxénétisme de la communication. Les élites émergentes s’attestent comme telles en ritualisant ce stade du miroir. Lequel, évidemment, n’a d’autre vocation que d’être traversé : par- delà les apparences, le pompeux reflet, la main mise sur le capital symbolique, sa valorisation, annoncent les profits culturels et économiques de demain. Le mythe et le réel s’engendrent réciproquement pour alimenter un marketing identitariste de l’aventure, version jeune patron ; ce qui va de la prestation de service à la prescription d’opinion, en passant par la tribalisation promotionnelle de l’univers marchand.

Rien de nouveau, d’ailleurs, dans cette relation organique entre l’intellectuel français débarqué et des fractions de classe locales visant à imposer leur stratégie hégémonique. Faut-il être tombé bien bas pour s’en prendre à un Rufo ! A ce pauvre vieux clown. Il n’est ni le premier, ni le dernier jobard, assigné en douceur à jouer le rôle du Julot casse-croûte de l’idéologie dominante, dans le petit théâtre de boulevard insulaire. Alors passons et cessons de dégainer en vain. Au minaudant, à l’infantilisant docteur et à ses semblables, à tous ces humanistes augmentés, à tous ces camelots de l’optimisme béat, à tous ces flagorneurs de carrière, nous demandons simplement, avec courtoisie, qu’ils s’en aillent vulgariser ailleurs leurs imagos.

 

 

 

François de Negroni

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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