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  • L’ère du peuple et la décence ordinaire

    Il y a des formules qui soudain prennent et font flores, s’infiltrent sans coup férir au cœur des dispositifs culturo-mondains, s’invitent à tout bout de champ dans les débats médiatiques, laissent les contradicteurs bouche bée, médusés, et imposent de façon quasi-magique leur présumée pertinence. Tel est le sort de la fameuse common decency - décence ordinaire ou honnêteté élémentaire (rare), suivant les différents déchiffreurs d’énigmes. Une expression sortie du chapeau de George Orwell et notoirement promotionnée par Jean-Claude Michéa, à l’intention de son public éclectique d’intellectuels en débine, recyclés dans la critique juteuse et gratifiante de l’idéologie libérale-libertaire. Les groupies ne sont pas en reste, qui, de plateaux en magazines, font la retape et colportent la bonne nouvelle sur les registres de l’incantation et de l’Abracadabra : Aude Lancelin, Elisabeth Lévy, Natacha Polony, etc.

    Qu’en est-il exactement de cette rengaine si douce à seriner en VO sous les sunlights ? D’après Michéa, son infatigable agent de propagande, la common decency serait « ce minimum de valeurs partagées et de solidarité collective effectivement pratiquée», que l’on observe, préservé et intact, dans les milieux populaires. Ah les petites gens ! Les vrais gens ! Leur bon sens et leurs vertus inaltérables. Leur socialité non pervertie. Nos éditocrates hors sol s’en trouvent tout émoustillées. Les ravages de la mondialisation malheureuse, l’hyper consumérisme, l’individualisme hédoniste, la cupidité, la marchandisation, les multiples aliénations et immoralités du présent, buteraient sur ce pôle de résistance dressé par les citoyens d’en bas, saisis comme une entité collective antéprédicative. Et Michéa de densifier son propos : « Il y a infiniment plus de chance de rencontrer des comportements honnêtes, loyaux et généreux chez un ouvrier d’usine, une infirmière, un instituteur ou une paysanne, que chez un trader, un promoteur immobilier ou un sociologue d’Etat. » Inclinons-nous devant l’efficacité, la rectitude de la démonstration. Pierre Poujade, en son temps, n’était pas moins subtil, lorsqu’il fustigeait la sécheresse de cœur des technocrates ou des intellectuels, au nom d’une vision romantique et hugolienne du peuple de France.

    Mais revenons à Orwell, l’auteur-culte, l’illusionniste en chef. Un excellent client. Son engagement contre le colonialisme, sa guerre d’Espagne et son anticommunisme témoignent d’un profil exemplaire, au regard des critères contemporains du bon aloi idéologique. Outre le statut d’implacable visionnaire que lui ont conféré, depuis quelques années, le phénomène de la téléréalité, l’apparition du portable, de Facebook, des réseaux sociaux. Sa créature, le pétulant Big Brother, est désormais omniprésente dans l’intimité fantasmée des terriens, sous la forme d’espions tatillons, clandestinement tapis en chaque téléphone, en chaque ordinateur. Bref, une figure intouchable, assignée, comme Kafka, à sans cesse nommer, affabuler et dramatiser le réel : si une situation n’est pas « kafkaïenne » (absurde, bureaucratique), elle sera « orwellienne » (sous surveillance, manipulée). Cet ancien étudiant au collège d’Eton, fâché avec l’establishment, adhère au seul club des consciences malheureuses. Il forge le concept de common decency en 1935, à l’occasion d’une enquête journalistique sur la condition des mineurs de Wigam, Coup de bambou hypothético-déductif. Il perçoit d’emblée, chez eux, un sens viscéral de l’égalité, de la simplicité, de la solidarité, de l’humilité, une répugnance à l’injustice, qui chavirent son propre rapport au monde. Il érige aussitôt ces qualités en critère cardinal de la normalité. Bientôt, il étendra le compliment aux paysans, aux employés, aux vagabonds, aux marginaux : la notion, strictement prolétarienne à l’origine, ouvre son champ matriciel aux couches populaires en général, jusqu’à désigner, en bouquet final, des usages de la décence intrinsèques à l’univers démocratique anglais. Un invariant structurel national dont se sont évidemment exfiltrées les classes dominantes, tout à l’exhibition de leurs extraordinaires indécences – élites jouisseuses et corrompues, rentiers arrogants, intellectuels pédants, déconnectés, casuistes, capitulards. Au contact des gens ordinaires, il s’imprègne de leur « prédisposition au bien ». Le riche, l’inépuisable terreau d’une rénovation morale et politique, à l’heure de la montée des totalitarismes, face à la facticité d’une civilisation technicienne qui s’éloigne du concret, de l’authenticité, et pulvérise les cohésions traditionnelles. Ces gens-là, enracinés dans leurs saines pratiques, détiennent le pouvoir constituant et tracent un chemin d’espoir : ils ont vocation à tenir tour-à-tour les rôles de garde-fous et de pionniers d’un vivre ensemble à visage humain, caractérisée par la double généralisation du care et du share. Et ainsi de suite… L’utopie crédible peine à décoller. L’indispensable Eric Arthur Blair, dit George Orwell, pour une fois prophétique, sponsorise à l’envi les valeurs sociale-démocrates redondantes, mollassonnes, dont s’inspirera son futur compatriote et homonyme Tony Blair.

    Consternation. On peut légitimement être interloqué par l’étonnante platitude de ces retours d’immersion, lesquels ne font qu’accréditer les présuppositions manichéennes les plus répandues, en particulier parmi les fils de famille nostalgiques des façons campagnardes de leur nurse. Ou décrier chez Orwell un idéalisme moral et des thématiques anti-intellectualistes à la portée du premier Patrick Sébastien venu. Pointer aussi que, de manière paradoxale, il propose une conception déterministe, où l’homme se voit dépossédé de la liberté de s’affranchir de sa monotone communauté de destin, addictée à la loyauté et à la bienveillance. Mais pire encore, notre augure de terrain se montre imperméable à toute mise en perspective dialectique de son sésame enchanteur. Il lui affecte un caractère primordial, immanent, pré-institutionnel, au lieu de l’envisager comme un objet situé, historiquement construit.

    Marx, au fil de ses correspondances avec Engels ou Lassalle, évoque à plusieurs reprises la suavité qui se dégage des relations formelles de politesse à Londres. Loin de lui, toutefois, la tentation d’y voir le corollaire d’un quelconque processus mutuel de reconnaissance : ne déplore-t-il pas parallèlement, dans le Manifeste, que le capitalisme « ait fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange » ? Cette suavité, en effet, s’exerce sur fond implicite de guerre civile permanente. L’usine anglaise du 19è siècle, faut-il le rappeler, fabrique le plus effroyable goulag de l’Histoire. Comment amortir au quotidien ce climat explosif d’inégalités, de paupérisation, d’exploitation, de violence objective ? Comment apprivoiser des situations de proximité spatiale fondamentalement tendues, voire haineuses ? En favorisant d’abord, par le biais d’une urbanisation pavillonnaire massive et uniforme, l’hégémonisme sociétal d’une formation centrale tampon. Puis en désamorçant à la marge, du geste et de la parole, les conflictualités latentes, au travers de manifestations codifiées d’attention, d’empathie, de respect de l’autre. You are welcome. Cookies et langage châtié. Eco-mitoyenneté de confort. Le meilleur exemple de ces simulacres de pacification étant fourni par l’affabilité des forces de police, en la personne débonnaire et désarmée du bobby. Mais l’extrême civilité routinière ne constitue pas la traduction d’une banalité du bien. Au contraire. La common decency, une fois traversées les galantes apparences, renvoie davantage à la stratégie des puissants qu’à la spontanéité des dominés. C’est un principe d’économie. De régulation de la coexistence. L’ordre bourgeois introduit dans l’expression des rapports sociaux. La neutralisation symbolique de la lutte des classes à l’intérieur des territoires partagés, publics ou domestiques. La mise en scène cauteleuse et indolore d’un modèle culturel au sein duquel se dilue la dimension orale de servitudes non volontaires. Cette ritualisation au rabais de la réciprocité dans les échanges interindividuels, qui conduit à confondre convivialité machinale et liens de fraternité effectifs, accomplit le projet de mystification unanimiste fomenté par les appareils idéologiques du pouvoir. Et elle ne colle à l’habitus populaire que sur le mode de la fiction, de la fétichisation, pour mieux araser son potentiel insurrectionnel. Tel se révèle l’envers du décor frais et idyllique planté par le prestidigitateur Orwell, avec sa baguette d’Harry Potter : de la comédie, de l’euphémisation, du détournement, du mécanique plaqué sur le vivant.

    Quant aux preux pourfendeurs des énoncés libéraux-libertaires, Michéa et son fan-club, ce n’est pas par hasard qu’ils plébiscitent de façon si fervente la notion oiseuse et fallacieuse de décence ordinaire. Elle va concourir, croient-ils, sous le parrainage d’un écrivain idolâtré, et au-delà des défuntes dynamiques révolutionnaires, à renouer avec une approche métapolitique et opératoire du pays réel. Or, manque de chance, il s’agit d’un artefact. Tout juste offre-t-elle l’opportunité de reluquer la misère de l’intellectuel français petit-bourgeois, dans le déploiement de ses illusions lyriques – illustrées, au passage, par la ringardise étudiée de son look ou ses tee-shirts griffés CCCP. Un pleurnicheur incapable de résister aux vieux appâts théoriques de la solidarité organique, du groupe en fusion, du potlatch. Un grand benêt attendri, que son absence radicale de communication avec le « peuple » lui permet de l’intégrer dans les schémas les plus simplistes, de l’enfermer dans les projections les plus mièvres.

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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