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Kestadit?

  • LES FASTUEUSES SOIRÉES DE DE RUGY

    « La structure des rapports de classe n'est jamais nommée et appréciée qu’au travers de formes de classifications qui, s’agirait-il de celles que véhicule le langage ordinaire, ne sont jamais indépendantes de cette structure.»

    Pierre BOURDIEU

     

    Davantage que leurs incorrections grammaticales ou syntaxiques, c’est leur caractère socialement discriminant qui frappe de mort subite certaines formulations. On ne va pas au coiffeur, on ne met pas la table, on ne parle pas de la fille à Jeannot, etc. Les analyses bourdivines ont, depuis longtemps, tissé au gros câble la trame de ces mécanismes de distinction et de domination symbolique. Leur auteur les avait-il intégrés à son propre habitus linguistique, afin de ne pas plier face aux stratégies de condescendance de la classe dominante ? On peut se le demander. tant l’homme semblait écorché par ses origines modestes et son appartenance objective à la fraction dominée de ladite classe.

    Il est en tout cas un usage – plus précisément un code mondain – dont notre maître-sociologue n’avait pas pointé la fonction dissimilatrice : l’abolition de la particule dans l’énonciation sèche d’un patronyme aristocratique (et le d minuscule, à l’écrit). Ainsi, par exemple, évoque-t-il souvent De Certeau, ou De Dampierre, ses confrères en sciences humaines de la haute intelligentsia non roturière. Et quelques autres blazes à tiroir universitaires, tout au long de son œuvre ou à l’occasion de ses conférences. Si l’on considère l’étanchéité des groupes sociaux et de leurs pratiques, il n’est pas impossible d’imaginer que cette convention, plus intériorisée qu’explicitée, ait échappé à ses investigations pourtant tatillonnes sur les mini-profits de distinction Ou encore, on y revient, qu’il se soit refusé à céder à « un rituel élitaire formel de caste ».

    Et pourquoi pas la pratique du baise-main ou la voix nasillarde, à ce compte ? Il n’est guère, dans la corporation, que les Pinçon-Charlot, tout à leur fascination-détestation de petits-bourgeois très comme il faut reçus dans le grand monde, pour s’adapter méthodologiquement au savoir-vivre de la tribu étudiée.

    (Admettons que ces stipulations sont complexes, arbitraires, avec leurs exceptions, leurs cas particuliers : le d’, le de la, les noms monosyllabiques, sans parler des du ou du des, etc. Un vrai casse-tête. Alors que, par un doux après-midi, nous cheminions sans pression dans la forêt de Bonifatu, le grand philosophe Michel Clouscard me demanda tout à trac d’éclairer sa lanterne sur le sujet. Rude défi que me lançait cet homme, le plus dépouillé d'affectations que j'ai jamais rencontré. Et de fait, malgré mes talents pédagogiques et ma bonne volonté, il se résigna promptement à déclarer forfait « Putain, laisse tomber. Je me sens dans la peau de Thérèse [Marie-Thérèse Le Vasseur] quand ce brave Rousseau se décarcassait pour lui apprendre à lire l’heure. Il n’y est jamais parvenu, le pauvre ». Il se foutait d’ailleurs éperdument de ces énigmatiques jeux de société – De Ryswick lui convenait. C’était juste une façon de se mettre à portée de fusil des Bourdieu, Baudrillard et compagnie, dont les minauderies répétées sur la dimension sémiotique de la lutte des classes l’horripilait au plus haut point. « On ne se nourrit pas avec des signes, on ne se chauffe pas avec des symboles »,aimait-il dire).

    Ce pur et convoité objet ethnographique : la particule, au fort rendement symbolique, a provoqué les mêmes inhibitions, contorsions, forclusions, dans le milieu politico-journalistique, lorsqu’à éclaté l’« affaire (de/De) Rugy ». Des réactions bien éloignées des joutes convenues, à fleurets mouchetés, que nous propose habituellement le petit écran, dans un climat général de connivence. Car elles témoignent de fixations archaïques non résilientes de l’ethos républicain, d’un impensé générateur de crispations d’ordre socio-analytique. Elles font primer l’irrationnel et le fictif sur la facile déconstruction d’une position statutaire privée depuis longtemps de toute effectivité historique. Les fredaines d’un minuscule nobliau de robe, déclassé et écolo, ce n’est pourtant pas le retour de Marie-Antoinette.

    Aux manettes de ces sphères de pouvoir et de prescription idéologique, il y a le bourgeois, dans le sens étymologique qu’a restitué au mot François Bégaudeau. Des bourgeois de droite, des bourgeois de gauche. Les uns et les autres, bénéficiaires du même héritage culturel, connaissent, en principe, les dispositifs réglementaires de la civilité sélective en question. Chez les premiers (FOG, Barbier, Sinclair, les Duhamel...) il est hors de question de commettre cet impair, une pareille faute de goût : c’est Ru-Gy, et pas autrement. Et ils dégustent avec préciosité ces deux syllabes lors de débats, créant un halo de perplexité parmi les autres invités, aussitôt dissipé par l’animateur qui réembraie sans sourciller sur la «démission probable de de Rugy ». Chez les seconds, le cœur balance, entre ce qui pourrait apparaître comme une forme de rivalité mimétique, donc de snobisme, et un populisme égalitariste de bon aloi : si le de Rugy l’emporte le plus souvent, c’est avec un fort parfum de provocation – je ne suis pas des vôtres - et une pointe de démagogie – je ne fais pas de chichis – (Joffrin, Lemoine, Naulleau, Salamé…).

    Suivent les strates majoritaires et hétérogènes constituées par des classes moyennes éduquées, mais peu rompues aux bienséances salonnardes (parlent-elles toutefois des Maximes de de La Rochefoucauld ?). Elles utilisent donc un de/De Rugy franc et sans malice, quoique éventuellement chargé d’une certaine agressivité anti-nobiliaire. Le thème de la « vie de château », en effet, (plutôt austère dans la réalité) se profile avec toute sa dimension pompeuse et fantasmatique en arrière-plan des homards, des grands crus, des pétales de rose et du sèche-cheveux plaqué or, pour nos chroniqueurs people de circonstance (on n’en finirait pas de citer des noms, de Apathie à Z Invisible).

    Quant à la tentation de décapiter la rallonge du ci-devant, pour obtenir un citoyen Rugy raccourci et ordinaire, elle n’apparaît, sauf lapsus et transfert de timidité chez les précédents, que parmi les intransigeants, les justiciers à la petite semaine, insupportés par ces survivances féodales, et qui ont su conserver une belle humeur révolutionnaire sous ces vents contraires (Plenel?)

     

    Ж

     

    Bonne occasion de s’auto-citer : « Le patronyme noble possède un caractère explosif au niveau de toute rencontre sociale. Se heurtant à des systèmes d’attente passionnels et crispés, il appelle deux réponses extrêmes. Ou bien une réaction de gêne, qui cherche à neutraliser le mana aristocratique, soit en supprimant purement et simplement la particule lors de la déclinaison du patronyme, dont la charge explosive est ainsi désamorcée [M. Rugy], soit en amplifiant jusqu’au ridicule la singularité aristocratique du nom par une emphase tonique portée sur la particule [M. DE Rugy]. Ou bien une réaction d’allégeance qui ne vise qu’à se laisser captiver par la réalité sacrée du nom, en savourant respectueusement sa double articulation sonore et son euphonie [François Henri Goullet de Rugy]¹. Il s’agissait alors de la France de Giscard d’Estaing (et non D’Estaing). Rien de bien différent sous Macron. Par-delà la vente des châteaux aux Qataris et la raréfaction accélérée des signes extérieurs spécifiques, vestimentaires et autres, le mythe demeure. Intact. Et, avec lui, ces manières piteuses de conjurer un embarras qui renvoie, inconsciemment, à la notion de transcendance biologique – pour ne pas dire de sang, voire de race. Bref, un travail costaud et méthodique d’abréaction collective serait le bienvenu, ce que, paradoxalement, les nouveaux manuels d’Histoire n’ont pas contribué à favoriser, tout au contraire, en créant une béance dans l’imaginaire enfantin. Un vide rempli par la publicité, la presse spécialisée, les feuilletons, les jeux, qui eux, puisent de plus belle dans le corpus enchanté (quoique genré !) des récits de princesses et de chevaliers.

     

    Ж

     

    « Si la féodalité n’est pas dans le gouvernement, prenons garde qu’elle ne soit encore dans l’esprit des gouvernés», écrivait Claude Henri de Saint-Simon, auquel n’avait pas échappé la complexité d’une dynamique démocratique restée à mi-chemin de sa révolution culturelle. Et il proposait, dans la société socialiste de ses vœux, de supprimer titres et particules. Ce qui aurait simplifié la vie des courtisans comme des Français réfractaires, on l’a vu. De tout le monde, en réalité, sauf des éleveurs canins. Et d’Apolline de la Meauffe de Poillé de Malherbe.

     

    ¹ La France noble, Éditions du Seuil

     

     

    François de Negroni

     

  • GRACIEUX , PROPRES ET SERVIABLES

    "Ce sont eux qui seront frappés de plein fouet, et ils le savent. Nombreux sont ceux qui sentent le poids de la catastrophe climatique sur leurs épaules, et décident de livrer bataille. Poussant leurs aînés à prendre leurs responsabilités dans cette lutte de la dernière chance".

    Maïlys KHIDER

     

    À mesure que s’étend l’hégémonisme de l’idéologie verte, les poètes de sept ans, à l’âme livrée aux répugnances, deviennent les cibles privilégiées de tous les escrologues officiels. L’âpreté de ces répugnances individuelles est dévoyée – non : recyclée – par la collapsologie éducative dans le confort collectif d’un militantisme environnementaliste en gestation dès la maternelle. Tant pis pour l’orthographe, la chronologie, la lecture. Il y a plus urgent : il faut sauver la planète du dérèglement en marche. Sois tendance. Tu te prenais pour un rebelle sans cause ? Et le gluten ! Tu rêvais à d’incroyables Florides ? Et l’empreinte carbone ! Tu jouissais de ta solitude ? Et l’économie circulaire ! Te voila intimé de rejoindre la nouvelle religion, de retrousser tes manches, de devenir écolo-fasciste – bref, de répondre présent aux nouveaux défis. À toi les bonheurs ascétiques de la frugalité, de la discipline, de la gestion vertueuse, de l’Ordre. Tu n’as d’ailleurs guère le choix de résister à cet enrégimentement, sauf à encourir l’opprobre d’être un jour qualifié de négationniste par les prophètes échevelés de la décroissance et autres cavalières éplorées de l’apocalypse. Sans parler des appareils idéologico-médiatiques, contaminés dans les grandes largeurs par cette « maladie sénile du capitalisme », ladite écologie, telle que la définit ironiquement Dominique Pagani.

    Ainsi l’école primaire de mon village, en Corse, a-t-elle connu l’insigne honneur d’être récemment labellisée Eco Scola. Avec quantité d’autres dans l’île, il est vrai, dans une atmosphère d’émulation et de course frénétique au greenwashing, journellement célébrées par la presse locale. Une distinction qui vient récompenser une année riche en activités engagées et cruciales pour la sauvegarde de l’espèce et de son territoire. Tri sélectif à tous les étages, confection d’objets à partir de matériaux de récupération, goûters «zéros déchets», création de jardins pédagogiques, initiation aux mobilité douces, lutte contre le gaspillage alimentaire, etc. Mais hors les murs de l’établissement, les élèves n’en ont pas fini avec leurs devoirs. Ils prennent aussi en charge le fardeau des honteuses générations précédentes. Ces citoyens en herbe sont conviés à sensibiliser (à sermonner) leurs parents – des adultes inconséquents et désinvoltes -, à leur montrer la voie, à les rééduquer aux bons gestes.

    Plus tard, une fois lycéens, peut-être auront-ils la fierté et la responsabilité de se voir nommés «ambassadeurs du tri» (une obsession), et d’aller de maisons en maisons, dans les villages les plus reculés, offrir des leçons particulières anciens, susceptibles de parer aux catastrophes annoncées. «On est content lorsqu’on voit quelqu’un qui ne sait pas trier, confie l’un de ces plénipotentiaires. Alors on se pose un moment et on explique tout en détails, et quand on part, on voit bien que notre travail sert à quelque chose».

    Sous réserve, à l’endroit des cancres et des récalcitrants, d’être menacés de sanctions pour incivilité. Plus question de transiger avec les nuisances domestiques du quotidien. Dans un pays où, de tradition immémoriale, on se flatte de ne pas mêler la police à ses affaires privées, les nouvelles classes d’âge découvrent avec jubilation le métier d’indic. Tu seras un fils mon homme. Tel est le message comminatoire d’ados-ventriloques, formatés non seulement par les préconisations de leurs enseignants, mais radicalisés aussi par les rengaines culpabilisatrices des grands humanistes autochtones sur les thèmes du développement durable, de la transition énergétique et de l’exemplarité quotidienne nécessaire des comportements de chacun. «L’ennemi, ce n’est pas Macron, c’est le changement climatique», affirme Jean-François Bernardini, ce ravi de la crèche néo-libérale. En d’autres termes, et comme l’écrit Dominique Pagani : «Avec l’écologisme, l’ennemi ce n’est plus le capitalisme [ou ses fondés de pouvoir], c’est nous tous». Ce qui revient, au passage, à occulter les derniers vestiges de conscience politique, pour cette «Histoire sans sujet», chère à Louis Althusser. Derniers vestiges dont les traces s’effaceront à jamais - zeru frazu ! - quand nos ambassadeurs rejoindront les allumés vociférants du mouvement Extinction Rébellion, armés de leurs moulins à prières qui égrènent à l’unisson le même mantra millénariste.

    Le phénomène se trouve surdéterminé en Corse, qui défend un statut patrimonial d’excellence, et où les enjeux de l’écolo-business sont considérables, en tant que leviers de l’attractivité touristique. Cette petite île avait déjà étonné l’Europe, il y a une quinzaine d’années. Sous l’impulsion de l’intraitable Serge Orru, posté à l’avant-garde des mutations civilisationnelles, elle s’était décidée à bannir les sachets en plastique de la grande distribution, au profit de cabas tissés à partir de matières biosourcées, payants et parlants.

     

    UN MI GHIJITTATE MICCA

    UN IMBRUTTU MICCA

    DIFENDU U NATURA

    (ne me jette pas, je ne pollue pas, je défends la nature)

     

    Bienvenue dans les circuits courts de la servitude postmoderne. Aujourd’hui, les écoles labellisées ne fabriquent plus uniquement des crétins, mais des crétins utiles. Ils constituent les brigades bénévoles d’opérations propreté qu’on ne saurait sous-traiter à un personnel salarié peu motivé. À eux la mission exaltante – je participe à la lutte contre l’effondrement du monde – de ramasser les mégots des vacanciers, de nettoyer les plages et les sentiers où ils batifolent. Tout ceci, bien évidemment, sous la bannière du réenracinement, du retour à des solidarités traditionnelles gangrenées par l’individualisme ou le consumérisme. L'anima corsa renaît à la faveur de ces corvées collectives menées avec ferveur, portables en mode avion.

    Experts, scientistes, gourous, complices en cuistrerie et en charlatanisme, mais avant tout amoureux de la Corse, ne s’y trompent pas, et viennent effectuer leur tour de piste dans cette si accueillante île-nature, cette île-conservatoire tellement exemplaire. On a eu la visite pré-estivale de Bernard Stiegler. On espère la venue d’eschatologues de première bourre, tels Aurélien Barrau, Aymeric Caron, Pablo Servigne ou Fred Vargas. Et, pourquoi pas, quelques geigneries sur le climaticide du Castor senior en chef Nicolas Hulot, ce populaire retraité, depuis sa fraîche maison de maître new age de Quenza ?

     

    Ж

     

    Interlude théorique

     

    L’analyse de Dominique Mazuet

     

    «Il est tentant de noter que l’écologisme comme stade ultime de l’idéologie bourgeoise s’incarnant dans sa classe vassalisée dite «moyenne», c’est à dire «médiocre» au sens de Rousseau, se propose une -marche exactement inverse. Dans la stricte observance de la médiocrité de classe dont elle est issue, l’émancipation politique que nous promet l’écologie politique, c’est «le bonheur dans la sobriété» déjà prêché – parmi d’autres anachorètes durables – par le bon père Rabhi. […] On notera que cette préconisation rejoint opportunément le genre de «modération» que Marx moquait déjà dans ce qu’il appelait avec son ironie coutumière la «théorie de l’abstinence». Et qui n’est rien d’autre que le volet économique et moral de l’idéologie hégémonique actuelle : l’écologisme comme économie domestique sur le modèle «réenchanteur» du grillon du foyer et surtout comme ultime idéologie politique salvatrice de l’accumulation profitable».

    «Foi et médiocrité des classes moyennes éduquées», p.4

    (Le sens de cet interlude est de souligner qu’une approche systématiquement polémique de l’écologisme ne peut se concevoir et se développer qu’au travers d’une mise en perspective matérialiste et dialectique du mode de production capitaliste. Céder à une simple humeur anti-totalitaire envers l’air du temps, à la manière sentencieuse d’un Pascal Bruckner, c’est voir les choses par le petit bout de la lorgnette, dans la stricte continuité pamphlétaire et esthétique des penseurs conservateurs. « Je vais dire une grosse saleté, je ne crois pas au péril pollution», écrivait, il y a juste un demi-siècle, Louis Pauwels. Faut-il ajouter que ce genre de «grosse saleté» - déjà considérée comme telle à l’époque - fleurant fort le scepticisme, serait maintenant inaudible et interdite d’antenne ou de plateau télévisé, tant sont tétanisés commentateurs et journalistes par la notion de «consensus scientifique» avec son cortège de «conclusions alarmantes», avalisées par les intouchables instances du GIEC. Une doxa en passe donc de devenir un véritable impératif catégorique, comme en témoigne, par exemple, ce fameux débat printanier sur C News, qui nous permit de repérer la cinglante et fébrile Claire Nouvian, elle-même une initiée de longue date).

    Ж

     

    De ces Eco Scola à Ettore Scola, il y a bien davantage qu’une consonance, mais, par-delà le temps, l’incompatibilité quasi-métaphysique de deux univers existentiels. Dans son célèbre film «Affreux, sales et méchants» (défense de trier), le grand cinéaste italien met en scène un bidonville romain, au mitan des années 1970. Une déchetterie à ciel ouvert, où survit un lumpenprolétariat sordide, qui se moque pas mal de l’anthropocène ou des élucubrations des climatologues : la pollution des conditions matérielles et des âmes, cette infinie misère sociale, renvoie aux effets dérivés de la plus-value, autrement dit à l’exploitation et à la lutte des classes. Au sein de cette sous-humanité, une adolescente, Maria Libera, «la gamine aux bottes jaunes», incarne la pureté et la résistance. Plus rien à espérer du côté des adultes, qui ont franchi le point de non-retour dans l’abjection. Mais pour protéger les enfants de leur contact toxique, durant ses absences du bidonville, elle enferme ces poètes de sept ans, déscolarisés, à l’intérieur d’un enclos grillagé, une sorte de vaste volière où, à l’abri, ils peuvent s’abandonner à leur fantaisie ludique et créatrice

    Maria Libera représente l’exact antonyme de Greta Thunberg, l’adolescente asperger scandinave, la donneuse internationale de leçons, laquelle cadenasse dans une prison mentale les lycéens petit-bourgeois des riches métropoles, gracieux, propres et serviables, qui l’ont choisie comme dogmatique et accusatrice égérie. Et qui, chaque vendredi, pancartes à la main, désertent l’école et militent tantôt pour la suppression du transport aérien, tantôt contre la nourriture carnée, tantôt pour le contrôle à la baisse de la natalité, tantôt contre les particules fines – chacun sa fixette parmi tant de causes endogènes conduisant à l’implacable progression du réchauffement et à l’extinction terminale. L’effet de brouillage idéologique est garanti. Aux cris de faim des damnés de la terre, le pouvoir profond oppose un contre-feu sociétal, symbolisé par les sages défilés des affligés de la planète, ces jeunes végans, antispécistes, lanceurs d’alerte, qui arpentent, sans peur mais avec reproche, les centres des villes-monde empuantis par des indices de pollution exponentiels.

    D’un côté, Maria Libera, la victime vaillante, sensible et finalement bafouée par les siens, de l’horreur économique ; de l’autre Greta, cette créature, habilement castée, lookée et manipulée par l’oligarchie capitaliste dans une logique de reproduction, en plaçant sa croisade sous les seuls signes de l’incrimination morale et du procès en immaturité «Avoir une opinion sur la question du capitalisme nécessite de prendre en considération autre chose que le climat. Je veux éviter cela», déclare l’icône mono-nattée, une chamane qui affirme voir le CO2 à l’oeil nu, selon sa moder. Syndrome de mutisme sélectif, ou ingénuité calculée ? Gageons que l’ensoleillée Maria Libera, émancipée par la seule détresse objective de sa condition, aurait puisé ses arguments dans un pathos politique incommensurable à la sécheresse luthérienne nordique de Greta, petite privilégiée et immense réprimandeuse - devant laquelle se prosternent les dirigeants de l'Europe masstrichtienne à portée de chemin de fer.

    C’est le moment de se souvenir de la fine remarque de Jaime Semprun, formulée dès 1997 : «Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant ; «Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?», il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : «À quels enfants allons-nous laisser le monde ?». On connaît dorénavant la réponse pour un nombre croissant d’entre eux, sur fond de naïveté et d’inculture. À des balances, à des redresseurs de torts, à des fanatiques.

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • PETITS PAYS

    À un journaliste qui lui demandait « L’idéal pour un écrivain n’est-il pas de naître en Italie, parce qu’il peut se choisir, comme quelqu’un du Sénégal, la culture qu'il préfère, en oubliant celle de son pays ? » Pier Paolo Pasolini répondit : « Non, non, non : si tu nais dans un petit pays, tu t’es fait avoir. Tu ne comptes que si tu appartiens à une culture hégémonique ».

     

    L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop s’est fait avoir : il est né dans un petit pays. À cœur défendant, surmontant son contentieux mémoriel avec l’ancienne puissance coloniale, il s’est donc résigné à rédiger ses ouvrages en français - des essais, de la littérature - et a rencontré internationalement de notables succès d’estime. Il appartient à ce carré VIP très fermé d’intellectuels-kérosène subsahariens qui ne cessent de parcourir la planète, d’invitations en colloques, de missions universitaires en remises de prix. Un nomade donc, mais pas à la mode cosmopolite vibrionnante des Jacques Attali et consorts. D’une destination l’autre, il prend garde de protéger l’intégrité de son être-au-monde négro-africain des ravages aliénants de la modernité, préférant toujours, par exemple, la palabre au clavardage. « Nous sommes plus que jamais un troupeau face aux réseaux sociaux », énonce-t-il, avec son sens péremptoire de la platitude.

    Il a eu la sincérité opportuniste de cocher promptement toutes les cases de la bienpensance idéologique. Très vite, il s’acoquine avec François-Xavier Verschave et sa bande de redresseurs de torts, de justiciers planqués - « Monsieur Verschave est un Tintin qui ne va pas au Congo de peur de rencontrer le lion », ironisait Jacques Vergès -,s’installant de la sorte à vie dans le confort paresseux de la rengaine moralisante, de l’indignation prévisible et sur mesure, du business juteux de la victimisation. Rien de ce qui est humain, ni trop humain, ne lui est étranger. Ainsi a-t-il pétitionné pour exiger la libération de Tarik Ramadan, dévoré qu’il est, murmure-t-on, de dispositifs pulsionnels isomorphes. Ou applaudi à l’intrépide autodafé fiduciaire public du suprématiste noir Kemi Seba. Il ne mégote pas, par identification propitiatoire, son fraternel soutien au Parti des Indigènes de la République et autres associations ou militants de la sphère décoloniale, vole à la défense de tous les racisés et discriminés de la terre, sans parler, cela va de soi, des « damnés de la mer » - les migrants. Il s’est, en revanche, désolidarisé de l’hommage rendu aux dessinateurs de Charlie-Hebdo, se déclarant « horrifié » par les fameuses caricatures blasphématoires. « On n’a pas le droit d’insulter une religion », décrète-t-il. Un raidissement et une ligne rouge irrévocable qui ne le mettent nullement en contradiction avec le reste de ses engagements, traversés de façon sourde par la nostalgie de la tradition, l’ancestrolâtrie, et les multiples renvois déférents à l’indépassable Cheikh Anta Diop. S’il eut été plus subtil, il aurait néanmoins remarqué que l’islam ne constituait, en l’occurrence, que le paravent d’ un racisme anti-arabe obsessionnel au sein de la rédaction, et bien davantage horrifiant. Faut-il corréler cet aveuglement au fait qu’il n’hésite-t-il pas, par ailleurs, à traquer la négrophobie jusque dans ses pires expressions maghrébines contemporaines, ce qu’occulte volontiers la vulgate officielle indigéniste ? Enfin, figure imposée, il décoche ses flèches les plus rageuses et les plus convenues sur la pérennité odieuse de la françafrique, les méfaits économiques insupportables du CFA, les interventions néocoloniales des armées de l’ex-métropole, la prédation désinvolte des richesses minières du continent, la collusion des élites nationales corrompues, etc. Une salve de protestations rabâchées depuis des décennies, et dont on peut mesurer la fonction symbolique purement conjuratoire - ou de diversion - à sa totale absence d’effectivité politique émancipatrice. Des éléments de langage si peu opératoires, si dégradés, qu'ils culminent aujourd'hui dans un pathétique : "Auchan dégage ! ".

    C’est au cours d’un séjour au Rwanda, où il rédige un livre sur le génocide des Tutsi (à nouveau une infamie coperpétuée par les légions gauloises), qu’il se déprend pour de bon de cette langue nauséabonde, le français, « qui pue le sang ». Déjà, le romancier haïtien Lyonel Trouillot avait affiché d’intempestifs pincements de nez, en brandissant un réquisitoire du même acabit : l’incrimination du français au tribunal de l’humanité, pour avoir servi de véhicule aux beuglantes sadiques du maître blanc, dans les plantations. Extravagant procès, en vérité. Toute langue n’est-elle pas fasciste par essence, comme le soulignait Roland Barthes. L’allemand de Goebbels disqualifie-t-il celui de Novalis ou de Karl Marx  ? Existe-t-il un idiome sur terre qui ne charrie dans son champ lexical que les molles douceurs du peace and love ? Peut-être bien le dzongkha, si l’on en croit la rumeur baba-touristique ? On invite ces vieilles chochottes, en pleine bouillie mentale, à s’y colleter d’urgence.

    En attendant, Boubacar Boris Diop a choisi, sans surprise, de se refaire une santé olfactive avec le wolof, sa langue natale. La désintoxication des fosses nasales marque pour lui le moment hygiénique d’un nouvel élan plumitif, aux intimes fragrances. Car chez ce grand compulsif - et chasseur invétéré - en permanence « submergé par ses bons sentiments », il faut toujours chercher la femme, une proie dispensatrice de strideurs étranges : « Écrire en wolof, c’est une déclaration d’amour à toutes ces femmes qui m’ont abreuvé du lait de la langue wolof », savoure-t-il, béat. Tandis que lorsqu’il utilise le français, qui « formate, décérèbre, dévoie les imaginaires », il « n’entend pas les mots qu’il écrit ». Fin de partouze. S’ajoutant aux fétides soucis d’odorat, voici l’ouïe, à son tour, incommodée par la frigidité du silence. Le recours à l’écriture inclusive constituerait-elle une prothèse efficace à cette surdité quasi-libidinale ? Honni-e soit qui mal y pense et s'avise de balancer sa/son saï-saï.

    Elle apparaît soldée l’époque où l’Algérien Kateb Yacine considérait le français comme un « butin de guerre ». Cependant, si ce retour à une fétichisation des langues nationales, sous le label de renaissance, semble porté par une dynamique ancrée, profonde, irréversible, il est loin d’être partagé par tous les écrivains, en Afrique. Et ceci pas uniquement - ainsi persifle Boubacar Boris Diop - dans le but de soutirer quelque hochet/cachet honorifique à la francophonie institutionnelle. Au nom de la liberté vraie, beaucoup préfèrent encore s’arracher à l’immédiateté gluante de l’oralité, se dégager des viscosités ethno-lignagières, fuir enfin l’horreur crépusculaire d’être assigné à devenir ce que l’on est. Le sociologue nigérien Michel Keita, l’auteur congolais Labou Sony Tansi, le philosophe béninois Stanislas Adotevi, l’ont formulé, chacun à sa façon: « Ma véritable langue maternelle, c’est celle dans laquelle j’ai appris à lire ». Et tant pis pour les nostalgiques rémanences des jacasseries du gynécée. De surcroît, analysent-ils, le repli ontologique sur des valeurs reconstituées et vendues comme primordiales, n’est pas une réponse opératoire au système d’exploitation à l’échelle mondiale : il s’inscrit très précisément, au contraire, dans la stratégie d’accumulation et les injonctions sociétales du capitalisme globalisé, qui encourage le développement des particularismes et des marchés périphériques balkanisés.

    Imperméable à de telles considérations, indifférent à ces ultimes représentants d’une langue de transition, notre séducteur-pourfendeur, non content de publier en wolof, a initié un vaste programme de traductions au long cours (quatre livres par an pour le moment, sélectionnés avec une prudence éditoriale de bon aloi : Aimé Césaire, JMG Le Clézio, etc., l’indispensable et cucultissime Petit prince étant annoncé dans la prochaine livraison). À l’appui cet ambitieux projet, Boubacar Boris Diop se rengorge d’une comparaison statistique formelle confondante de ridicule : « Les Grecs, plaide-t-il, pour m’en tenir à ce seul exemple, sont à peine dix millions - contre quatorze millions de Sénégalais - et cela ne les empêche pas d’écrire dans leur langue ». Sauf que ladite langue grecque se construit, travaille, évolue depuis trois mille ans, que la Bibliothèque Nationale à Athènes comporte près d’un million ouvrages, qu’un étudiant peut accéder à la culture universelle sans avoir recours à un support linguistique étranger. Il n’existe pas de Bibliothèque Nationale à Dakar, et l’entière production en wolof trouverait ses aises dans un mobile home. Combien de temps, de générations vétilleuses, de nuits blanches, pour se mettre à jour ? Cours camarade, le vieux monde coutumier est devant toi !

    Avant d’être taxé d’agent provocateur de la perfide françafrique (laquelle, au demeurant, n’est plus qu’une instance sous-traitante, déclinante, et maintes fois flouée, de l’impérialisme américain), je m’empresse de préciser que je me suis fait avoir, moi- aussi. Je viens, en effet, d’un très petit pays, encore aujourd’hui sous domination française, d’un peuple devenu minoritaire sur son propre sol, et dont la langue vernaculaire, celle des échanges quotidiens, est brimée et étouffée par l’état colonial depuis deux siècles et demi. S’y distinguent pareillement des chantres intransigeants d’une fidélité retrouvée à l’autochtonie, à travers des formes diverses de réappropriation culturelle. En vers ou en prose, ils s’appliquent à restituer l’âpre et musicale oralité de leurs enfances bercées par les vociférations des hommes, quitte à ne rencontrer qu’un lectorat groupusculaire ; quelques traducteurs, farouchement indépendants et besogneux, des esthètes avant tout désireux de se faire plaisir, contribuent par ailleurs à remplir sans concertations le mobile home local, dans un affriolant éclectisme. Au hasard du catalogue, on peut dénicher La Bible, Hamlet, Le Manifeste du Parti Communiste, etc. - pour le bonheur presque exclusif de bibliophiles, appâtés par la rareté spéculative du produit, au tirage limité.

    D’autres auteurs, la plupart, souscrivent de manière implicite au postulat de Pasolini, partagé et théorisé par Lucien Goldmann : une petite nation, au background civilisationnel nécessairement médiocre, voire mesquin - faible développement des forces productives, bourgeoisie urbaine embryonnaire - ne peut pas engendrer de grands écrivains. Dès lors, ils préfèrent abolir en eux cette temporalité fermée. Ils optent pour la zone franche, les codes et les instances de légitimation de la patrie-marâtre, la promesse d’aubes hégémoniques. Avec un net surprofit économique et mondain, quand ils réussissent à triompher, ce qui est parfois le cas, dans le cadre des foires rituelles aux prix littéraires. Il en est même qui, sans bénéficier d’une quelconque discrimination positive, sont parvenus à se faire élire à l’Académie Française. « Cette assemblée de gens gâteux et vaniteux », ne peut se retenir de blasonner Boubacar Boris Diop, jamais parcimonieux en matière de clichés. À moins qu’il ne s’agisse d’une pique collatérale adressée à feu l’immortel Léopold Sédar Senghor, son compatriote-président acculturé jusqu’au trognon, et « que personne ne lira plus dans cent ans » sinon traduit en wolof, à l'avantage éventuel des instances sénégalaises du tourisme. N'est-ce pas l'un de nos quarante grabataires, Dany Laferrière, qui parle de "littérature de syndicat d'initiative" à propos de ces auteurs persuadés d'enrichir leur plume en la plongeant dans des restitutions écrites patoisantes et balourdes de l'oralité ?

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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