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Kestadit?

  • Onfray Bogart

    Michel Clouscard, un fils de prolétaire du sud-ouest, aux manières délicates et frustes, moqué pour son accent et son look vestimentaire, méprisé par les salons, boudé par les institutions culturelles, ignoré de l’oligarchie mandarinale, marginalisé, snobé, méconnu de son vivant, mais qui, dans son œuvre, a proprement, magistralement, réglé leur affaire à la phénoménologie, à l’existentialisme, à la psychanalyse lacanienne, au sociologisme, au structuralisme, aux nouveaux philosophes… Le plus atypique, le plus clairvoyant penseur de la deuxième moitié du 20ème siècle. Voila qui devrait donner un droit d’accès direct au carré VIP du panthéon de la contre-philosophie, cher à Michel Onfray, fondateur et garde-chiourme du club. Eh bien non. C’est même tout le contraire. Blackboulé sans sommations. Il y a, nous le verrons, certaines vaccinations idéologiques nécessaires à produire, afin de pouvoir pénétrer dans l’agora plébéienne du Maître.

    Dans mon livre sur Clouscard (1), j’ai raconté ses difficultés, récurrentes tout au long de son existence, à trouver preneur pour ses manuscrits. Ce fut même l’occasion de notre rencontre en 1976. Depuis deux ans, il cherchait vainement à placer son dernier ouvrage. Sur fond de ricanements et de désapprobation outrée - la fin de siècle était déjà deleuzienne - j’étais alors parvenu de haute lutte à faire publier Le Frivole et le Sérieux chez l’éditeur gaucho-mondain le plus en vue de la place parisienne : Jean-Edern Hallier. J’ai relu ce texte récemment. Une limpidité foudroyante. Un demi-siècle d’avance sur son temps. Ce qui pouvait, à l’époque, sembler maladroit ou pesant a disparu. Aucun de ceux qui, depuis, ont écrit sur Mai 68, les mutations du capitalisme, les métamorphoses de la lutte des classes, ne lui arrivent à la cheville.

    Au fil des extraits qui suivent, d’une lettre de 1980 adressée à René Caumer, ses amis retrouveront avec attendrissement son écriture appliquée et pataude, ses majuscules de minot, sa simplicité brute, sa façon de signer « Glouglou », son surnom en Corse, l’ensemble témoignant d’une fidélité sans affectation à ses modestes origines. Mais ces quelques paragraphes soulignent d’abord sa solitude, Son fatalisme mâtiné de paranoïa, son autodérision, son impavide imperméabilité aux codes du milieu. Les gros succès de librairie, sur des problématiques très proches des siennes, des essais de Bourdieu et de Baudrillard (respectivement La Distinction et De la séduction) l’ont, écrit-il, « mis au tapis» (« Même pas Poulidor. Vietto (2)»). Suit aussitôt la complainte habituelle à propos de ses humiliantes et vaines démarches (« dérisoire »), pour tenter de faire accepter son nouveau livre (Le Capitalisme de la séduction, en l’occurrence) – échecs dont le consolent un peu les compliments d’un vrai-faux (très) important…

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    Depuis un moment, l’intelligence clouscardienne commence pourtant à rayonner, irriguant de manière très discrète - quant à la citation de leurs sources et de leurs emprunts conceptuels - les énoncés des Michéa, Lordon, Robin, etc. Tous des tardifs suceurs de roue, mon pauvre Vietto-Glouglou. Et, il y a trois ans, un petit commando de godelureaux est donc allé interpeller Onfray à ce sujet, en son fief bas-normand de l’Université Populaire de Caen. La vidéo de leur échange dure très exactement trois minutes et cinquante et une secondes (3). Durant ce bref laps de temps, Onfray, petit sourire gouailleur au coin des lèvres et tout à son entreprise courtoise mais impitoyable de disqualification, parvient à cracher à cinq reprises le mot obscène de communiste (accolé une fois, quelle grosse saleté, du qualificatif d’orthodoxe), ceci entre deux glaviots, le premier sur le PCF, le second sur le « marxisme de la vieille époque ». Clap de fin. Un festival ! Et Clouscard, ce gaillacois au couteau entre les dents, ce théoricien de l’enfer sur terre, se voit renvoyé, sans autre forme de procès, à un crypto-léninisme indécrottable, qui interdit que l’on puisse s’intéresser d’aucune façon à sa pensée. Dommage pour Onfray et ses ouailles. L’homme aux quatre vingt ouvrages parus, fêtés, honnis, traduits – il n’oublie jamais de rappeler ce chiffre à l’auditeur, au détour d’une conférence – cet homme est une instance de légitimation internationale à lui tout seul. Rien à voir avec les publicistes hexagonaux, sous influence. Lui décrète, raille, bannit. Pas de quartier envers les bolchos. Et à y regarder de près, la lettre anodine du dogmatique Clouscard, sous sa feinte bonhommie, n’est-elle pas  dominée par le ressentiment et l’esprit de vengeance, portés par le rêve secret d’un goulag où les dissidents Bourdieu et Baudrillard endureraient quelques tortures doctrinales tout en cassant des cailloux ?

    Régulièrement, la presse social-démocrate s’interroge sur le phénomène Onfray. Serait-il coupable d’une dérive décliniste « zemmourienne », ou pire encore, se « soraliserait-il » ? Bref, Monsieur Prudhomme percerait-il sous Proudhon ? Le Premier ministre en personne, Manuel Valls, ne s’y est pas trompé, qui a mis son grain de sel dans cette affaire, préjudiciable à ses yeux au bon fonctionnement du pacte républicain. Bigre ! Il lui est également reproché de philosopher à coup de ragots et d’attaquer ses rivaux au-dessous de la ceinture. Rien de bien nouveau, toutefois, en chacune de ces accusations. Si l’on considère le parcours culturo-mondain de notre « enfant de pauvres », comme il aime à se désigner, on s’aperçoit qu’il est traversé, dès ses premières publications, par le fil de l’agressivité anti-communiste, et que les procédés les plus bas ont toujours été mis à la disposition de ses humeurs et de ses règlements de comptes. Ce nietzschéen libertariste, pour faire chic et court, outre une présence physique et un culot hors du commun, a bénéficié très tôt d’une impressionnante logistique et de techniques d’érudition bluffeuses et efficaces. Et surtout, à partir d’une position morale à ses yeux objectivement inattaquable (la décence ordinaire, isn’t it ?) il s’est constitué en petit tribunal de ses pairs. Ainsi, depuis des années, joue-t-il sans vergogne de son ancrage sociologique, des avanies de son enfance, synonymes de dépossession matérielle ou d’innocence bafouée par un cureton fureteur. Une raison imprescriptible de rafler le titre de champion olympique des mécréants. Et un prétexte à aller débusquer chez ceux qu’il abhorre, les « bien nés », de Sartre à BHL (en passant par Sade ou Freud), non pas de simples déterminants idéologiques, de la fausse conscience, de la mauvaise foi, mais des veuleries, des vices, des lâchetés, des dépravations, qui seraient consubstantielles à leur être de classe – suivant la logique historique bien connue des élites corrompues et décadentes. D’où le champ libre aux affabulations et aux imputations les plus mesquines et dégradantes : collaboration avec l’ennemi, accointances rouges ou brunes, pédophilie, cocaïnomanie, corydranophilie, saphisme, pratiques sadomasochistes, chtouille, sida, pancréatites, rapines - il ne manque qu’un génocidaire au tableau du déshonneur (Alain Badiou, exterminateur virtuel du peuple kmer ?).

    Le « Zarathoustra des bocages », ainsi que l’a surnommé Frédéric Schiffter, aurait pourtant quelque intérêt à se plonger dans l’œuvre de Clouscard. Peut-être réaliserait-il alors que les monstres totalitaires de ses fureurs de jeune clerc sont de belles princesses qu’il n’a pas su apprivoiser, tant il demeurait prisonnier d’un contre-sens tenace, le conduisant à voir dans le personnage de l’universitaire bourgeois engagé, pétitionnaire et militant, l’exacte réplique théâtrale d’une pensée, en réalité elle-même complexe, voire régressive. Or cette intelligentsia française de l’après-guerre, considérée selon ses termes comme intoxiquée par le marxisme (à l’exception de Saint Camus, le grand frère pontifiant du pauvre), n’a en fait cessé d’élaborer conceptuellement les conditions d’une contre-révolution permanente, de destruction existentielle de la raison en néo-positivisme structuraliste, le tout au profit du triomphe ultime de la logique libérale et libertaire, au cœur des dispositifs de l’univers économique moderne. Mais il est vrai que cette dynamique souterraine néo-fasciste, chantée avec les trémolos pulsionnels de la radicalité anticapitaliste, pèse peu, comparée au scandale des quittances de gaz non réglées de Merleau-Ponty, des manigances triolistes de Beauvoir ou des sex parties travesties organisées par Foucault. 

    Pour paraphraser un qualificatif que Clouscard avait collé à Deleuze et consorts, Onfray, relève de la catégorie des « tartuffes de la révolte ». Même le précoce usage misérabiliste et condescendant de son auto-socio-analyse l’atteste. Et davantage encore ses toutes dernières orientations et postures, à travers lesquelles il semble irrésistiblement gagné par les ivresses statutaires de l’état d’apesanteur historique. On se lasse de vociférer et de tenir le rôle de procureur. On fait un pas de côté. On est antilibéral non-marxiste, ce qui ne dérange personne : on en vient benoîtement à déconsidérer l’action politique. On est hédoniste non-libertaire, ce qui plait aux connaisseurs : on sait goûter et jouir avec modération, à l’inverse des consommateurs aliénés du marché vulgaire et impétueux du désir. On est parfois écorché par le Monde diplomatique (des chacals castro-bolivaristes de salon) : parfait. On est souvent invité à l’émission de Laurent Ruquier (un brave gars à la coule du pays d’en bas) : excellent. On est chaque matin la voix de France-Culture, sauf le jour du Seigneur, bien sûr ; et l’on sert ainsi d’interface à une classe moyenne éduquée et paupérisée, laquelle, grâce à lui, à ses sermons post-nihilistes, parvient à maximiser ses capacités culturelles de résignation. On peut se retirer sur son modeste lopin de terroir, un rien désabusé, mi- Spengler mi- Pangloss, annonciateur bourru et moralisant de l’inexorable déroute civilisationnelle de l’Occident. On aime ceux qui comme de grosses gouttes d’eau tombent une à une du sombre nuage suspendu au-dessus des hommes. Et on patiente. On est devenu - déjà sage et bientôt vieux - le contre-philosophe rentier du nouvel ordre social.

    Salaud d’ex-pauvre. Onfray mériterait, comme d’autres, ses semblables, de céder à la tentation d’un destin artistique ridicule, destiné à parachever sa starification. Imaginons-le affublé d’un grand imperméable viril à épaulettes et ceinture cloutée, tels ceux qu’aimait porter sa crépusculaire idole Albert Camus (cherchant alors, dit-on, à s’identifier, clope comprise, au glamoureux Humphrey Bogart). Et puis invité, dans cet accoutrement, à incarner au cinéma le personnage récurrent d’un vaillant petit agent du FBI, traqueur de la vermine bourgeoise communiste hollywoodienne, aux temps maccarthystes des années froides. Un beau rôle populaire de justicier, dont les épisodes pourraient être diffusés en appoint à ses cours. L’occasion de voler définitivement la vedette au triste cabot BHL. Et avec un nom de guerre tout trouvé et fameux : Onfray Bogart.

     

    1-Avec Clouscard, Editions Delga, 2013

    2-René Vietto, un cycliste français entré dans la légende lors du Tour de France 1934, pour avoir donné sa roue à son leader et ainsi perdu toute chance de remporter la course.

    3- www.youtube.com/watch?v=9tOKkoEoi5k

     

    François de Negroni

     

     

     

  • Frédéric Lenoir ou la révolte des élites


    Je vous plains, monsieur, d’être si facilement heureux.
    Baudelaire, Lettre à Jules Janin

    La société civile corse, à travers son méritant quotidien du matin, s’enorgueillit de désormais compter parmi ses résidents estivaux (et post-saisonniers) un people de plus (Corse-Matin, 25-07-2015). Et pas une petite pointure. Frédéric Lenoir en personne, lequel, d’après le reportage, « évolue dans l’univers des penseurs et des philosophes les plus médiatisés de France ». Il est vrai qu’en ces heures de morosité nationale, l’aspiration à une spiritualité sans frontières, les recettes du bonheur ou les vœux de concorde universelle font recette, très au-delà de la ménagère de moins de cinquante ans – et pourquoi pas auprès de Laetitia Casta, people et autochtone, un coup double, à qui Lenoir rêve d’offrir le rôle de Marie-Madeleine dans le film qu’il va réaliser sur Jésus-Christ. Son débarquement en Corse est l’aboutissement du parcours d’un routard inspiré, dont il nous conte volontiers les péripéties immobilières et les géolocalisations mondaines stratégiques : « Auparavant, j’ai eu une demeure en Normandie, puis dans le Lubéron. Mais comme je venais très souvent en vacances dans l’île, où j’étais accueillie chez mon amie Nathalie Rheims à Saint-Florent et mon éditrice Nicole Lattès à Porto-Vecchio, j’ai eu envie d’avoir un endroit bien à moi. Je pense sincèrement qu’Erbalunga, loin du tourisme de masse que je ne supporte pas, est une sorte de nid idéal pour écrire et réfléchir. De ma terrasse qui surplombe la Méditerranée, etc. »

    Relisons bien. Ce militant de l’œcuménisme, cet homme de bonne volonté qui, tel Jean Guéhenno, selon la vanne de Gide, « parle du cœur comme d’autres parlent du nez », cet exégète patenté des Évangiles, ce chantre de l’altruisme, cet indéfectible ami du genre humain, des exclus, des modestes, affirme tranquillement ne pas supporter le tourisme de masse. On reconnaît là le vieux râle aoûtien des privilégiés, oppressés depuis 1936 par leur dégoût viscéral de la promiscuité sociale vacancière. Peu après, dans l’interview, il confie se sentir politiquement proche du centre-gauche. Le centre-gauche camarade ? Autrement dit, la droite complexée, pour emprunter à Lordon ses catégorisations. Mais soudain tout à fait décomplexée, cette gauche-droite, quand il s’agit de discriminer le troupeau immonde des « idiots du voyage » et de se tenir précautionneusement à l’écart de la populace. Bienheureux les riches. Frédéric Lenoir, ou la révolte des élites.

    Jadis, lorsque Sartre qualifiait le philosophe chrétien Jacques Maritain de con, c’était clair et net, carrément tautologique, personne n’y trouvait grand-chose à redire, seuls s’en trouvaient chagrin les châtelaines de sacristies ou quelques zombies du courant personnaliste. L’intellectuel progressiste et matérialiste occupait alors le terrain, caractérisé par une grande homogénéité tendancielle des appareils idéologiques : au point qu’on parlait de discours dominant, en dépit des polémiques internes et des luttes de clans acharnées, des logiques inquisitoriales et des déchirements groupusculaires. Voici venu le temps de la revanche des cons, en bande organisée cette fois. Corrélativement à la déchéance du politique comme horizon indépassable et à l’exténuement des aspirations à saisir le monde en tant que totalité dialectique, dans le sillage aussi de la réhabilitation du sujet, le maître-à-penser, démobilisé, s’est peu à peu transformé en maître-à-vivre. En coach des nouvelles couches moyennes hégémoniques, engendrées par le néo-capitalisme, dont il accompagne et légitime les conquêtes sociétales et prend en charge les pseudo-aliénations. Ces dernières sont bien identifiées : elles se nomment individualisme, consumérisme, marchandisation, etc., autant de fétiches remâchés, manipulés, sinon forgés, par la vulgate journalistique, etqui renvoient à un mythique âge d’or pré-industriel de l’échange symbolique. Ils se trouvent même exhaussés en fondements psychogénétiques d’une névroseobjective dont serait affecté l’ensemble de la population, sans distinction de strate. Un leurre de plus consistant à mettre sur le dos d’un malaise civilisationnel sévèrement contaminant l’origine des souffrances dues à l’exploitation et à l’accentuation des inégalités ? Toujours est-il que cette symptomatique de magazine cible d’abord et encore ceux qui témoignent dans leurs existences d’une forme culturo-mondaine d’embourgeoisement. Les prolétaires, les travailleurs précaires, les immigrés peuvent repasser, avec leurs misères crasseuses et leurs pathologies disgracieuses. Et s’épargner de lire Lenoir & Co : ce n’est pas pour eux. Une demande portée par des frustrations non explicitées. Un marketing larvé et omniprésent. Une offre sélective. Une clientèle captive, consentante et démographiquement caracolante. Des méthodes douces. Les nouveaux nutritionnistes de l’âme abandonnent dans l’allégresse le notionnel et la spéculation pour participer au sommet des consciences et prêcher la connaissance de soi, l’auto-estime, la positive attitude. S’est constitué un formidable marché factice du sensible, du mal-être, du désir insatisfait et des voies d’accès à la joie de vivre dans lequel n’ont pas tardé à s’engouffrer les grands clercs en débine de lecteurs et les profiteurs à tout prix. Les Lenoir, Ricard, Gounelle, Cyrulnik, se sont vus rattrapés à bride abattue par Attali, Ferry, Serres, entre autres vedettes millésimées, pour ne rien dire des pitreries gâtifiantes d’un Séguéla. Et sans oublier Onfray, le born again du spontanéisme vitaliste ; loin de la grande métropole artificielle et décadente, de ses coteries, cafés branchés et dîners en ville, il a choisi de faire la paix avec ses ressentiments de classe en s’enracinant dans la tradition d’une condition campagnarde authentique.

    S’accumulent, se répondent, se formatent, des traités et des messages d’espoir, en constance interpénétration avec les thématiques régressives du moment : la nature, le pulsionnel, la prééminence de l’animalité, la critique de la modernité, la décroissance, l’irrationalisme…La révolte des élites assume sa dimension contre-révolutionnaire avec présomption et tact : elle se nourrit de mouvements de mode à forte résonance passéiste, mais jugés indispensables à l’intérêt général, voire à la survie de l’humanité. Ainsi s’accomplit en douce, à l’abri d’attrayants camouflages, une ambition guidée par sa seule volonté dissimilatrice. Autour des formations ascendantes nées du virage libéral-libertaire de la social-démocratie et des intellectuels reconvertis en camelots de l’épanouissement personnel ne cesse de se renforcer une synergie gagnante, qui donne son allant, son standing, à la métaphysique contemporaine des mœurs et à ses expressions médiatiques et peopolisées. Nous sommes priés de vivre avec, dans l’attente de jours meilleurs. C’est quand le bonheur ?

    Pour clore en majesté son entretien, Lenoir se fend d’une pénétrante réflexion : « Exister est un fait, vivre est un art. Tout le chemin de la vie est de passer de l’ignorance à la connaissance et de la peur à l’amour ». On s’enrichit à lire de pareilles fadaises, sous le soleil du bel aujourd’hui…Du haut de leur posture anhistorique, nos experts en sagesse immémoriale rapatrient et confinent la subjectivité dans le champ d’une ontologie pré-discursive. En code d’accès direct avec les forces du vivant. Mais s’ils ont saisi les modalités existentielles des mutations anthropologiques, c’est sans parvenir à l’intelligibilité de leurs déterminations macro-sociales - soit la logique de la production - et la célébration de l’intime se constitue à l’insu d’une occultation. Ne se sont-ils pas eux-mêmes dépossédés de la capacité à déconstruire le réel ? Les voici captifs d’une fausse conscience qui obscurcit l’approche systémique du global et les cantonne à l’énoncé de naïvetés empiriques. Impossible de se projeter par-delà l’ici et le maintenant de revendications hédonistes, de vocations ascétiques, de projets égotistes, de ressourcements orientalistes. D’où la triste banalité de leurs préconisations et de leurs leçons d’optimisme - une sorte d’universalisation triviale et promotionnelle d’expériences pratiques singulières. Je suis tombé amoureux de ma femme, Comment j’ai triomphé de ma déprime, etc. Planqués derrière ces référentiels idéalistes, ces présupposés unanimistes, ils ne rechignent pas à placer les privilèges et les positions statutaires dont ils jouissent sous le signe d’une émancipation commune. Pourquoi se gêner ? Ils incarnent la figure du travailleur improductif en sa version la plus opportuniste, la plus parasitaire : celle de l’arrogante félicité d’êtresoi. Leurs écrits, leur rôle, leur pouvoir, leur impensé, leur trajectoire et leur place dans l’espace économico-culturel, s’analysent comme autant d’« effets dérivés de la plus-value », selon la sèche formulation de Michel Clouscard.

    D’un château l’autre. Lorsque, retournant d’une élégante escapade à Saint-Flo ou Portovek, coach Lenoir, l’anti-touriste, emprunte la route orientale du Cap corse et peste contre les caravanes, il peut lire en continu, tagués sur les murets, des IFF (I Francesifora, Les Français dehors), et même un insolite : French gohome. S’en émeut-il ? Se sent-il visé ? Tremble-t-il pour sa maison ? Quelles idées malvenues ! Personne ici ne le confondrait avec ces beaufs franchouillards en congés payés, tongs et casquettes Nike, dont la bruyante vulgarité gâche les beautés insulaires au pur esthète qu’il entend demeurer. Il n’est pas des leurs ; il les tolère, rien de plus. Lenoir, U Negru, U Negrone tant qu’on y est ! (métaphoriquement et sans malice contre-identificatoire, juste pour flatter sa notoriété, à défaut de sa taille), Frédéric Lenoir, donc, se veut irréductible, un citoyen du tout-monde descendu du ciel, un Corse d’immédiate empathie - bref, un être rare « Il faut apprendre à vivre ensemble avec nos différences », sermonne-t-il, toujours à la pointe de la sagacité. On l’imagine en potentiel et actif sympathisant du concept de communauté de destin, prétexte à d’exaltants « entre soi » qui réunissent prescripteurs d’opinions et célébrités charismatiques, tandis que les allogènes de second rang, trop humains, triment en coulisse. Il se proclame aussi non-violent, bien entendu, et n’a pas manqué de se faire chaperonner par l’inévitable Jean-François Bernardini. A nouveau des congratulations éperdues. Et de belles rencontres, d’indicibles échanges, en perspective, sur la fraternité, la tolérance mutuelle et la mixité pour les nuls. Gageons que quelques ancien chefs clandestins décagoulés et résilients vont se hâter d’aller se frotter au gai savoir du maestro, en sa pittoresque demeure « qui plonge littéralement dans la grande bleue ». Là où, « son petit ordinateur portable toujours posé sur ses genoux » - gare au syndrome de la caissière - il pianote le fruit juteux de ses méditations. Les peoples continentaux sont chez eux dans l’île, cela se savait déjà. On les découvre à présent investis d’une fonction quasi-démiurgique : ils réassurent les personnalités autochtones émergentes en leur conférant un surplus de spiritualité. Etonnant ? Pas le moins du monde. Les uns et les autres partagent à l’évidence d’excellentes raisons de trinquer ensemble à la révolte des élites.

    François de Negroni

     

  • L’Afrique au rayon Glaser

    Qui ne connaît Antoine Glaser ? Aussitôt que l’Afrique pointe son nez dans l’actualité médiatique, il déboule au débotté à France 24 ou sur la Cinq, chez cette enflure d’Yves Calvi, pour nous y pomper l’air avec ses obsessions, ses médiocres certitudes, sa délectation morose. Qui n’a goûté ses manières onctueuses et blasées ? Ses grandes moues dédaigneuses et ses petites mines  de poulet irrité à l’endroit  des intervenants, sur le plateau ? Son ton doux-amer, mi-prédicateur américain, mi-oiseau de mauvais augure ?  Bizarrement, il ne s’est jamais fait épingler par les profileurs émérites en experts bidon et en éditocrates soudoyés. Aucun parmi les Halimi, Fontenelle, Boniface, Carles, et autres gâchettes, n’a estimé utile de l’inscrire à son tableau de chasse. Considéré comme du trop menu fretin, sans doute ? Certainement, même. Son engagement univoque dans des débats et des règlements de compte jugés périphériques, sinon exotiques, le classe un rang en dessous de la catégorie vedette des consultants généralistes, transfuges de la presse bourgeoise de référence ou d’instituts de recherches aux sigles pompeux.  Pourtant, la façon à la fois capitularde et jubilatoire dont il s’excite sur les relations franco-africaines postcoloniales, depuis tant d’années, l’énergie  inlassable qu’il consacre à cet ambigu travail du deuil, son obstination maniaque, légitiment bien un rapide détour critique.

    En préambule à chaque émission, le présentateur ne manque pas de rappeler la glorieuse geste fondatrice de l’invité : Glaser, impossible de l’ignorer, a créé en 1984 et dirigé jusqu’en 2010 le bimensuel La Lettre du Continent. Une revue appréciée pour ses informations précises, voire quasi-confidentielles, sur la situation des pays subsahariens (toujours un coup d’avance, chers confrères…) et largement suivie par un lectorat d’opérateurs économiques et d’investisseurs. Il fallait toutefois, surtout dans le contexte de l’époque, donner à cette publication une coloration idéologique vaguement anti-impérialiste, qui lui serve de faire-valoir : ce sera la dénonciation incessante de la Françafrique, ce trop fameux pré carré linguistique, monétaire, militaire, sous le contrôle opaque d’affairistes et de réseaux politiques tortueux. Le livre noir de la Cinquième République. Du crapoteux à tous les étages.

    Une bonne pioche, sans conteste. Cette dénonciation permet de rassembler dans une même indignation des auditoires convertis d’avance. Les belles âmes métropolitaines, toutes chapelles confondues ; les expatriés opportunistes, démagogues ou mal dans leur peau ; les délégations occidentales étrangères ou les personnels des organismes internationaux, impliqués dans de vieilles luttes d’influence ; les opinions publiques locales, facilement mobilisables contre ce bouc-émissaire omniprésent. Elle s’appuie en outre sur des agissements, des opérations, des procédures, abondamment connues, commentées et médiatisées. Corruption, soutien aux potentats, ingérence, interventions armées, scandales financiers, liquidations d’opposants, barbouzeries diverses, complicité présumée de génocide… L’histoire immédiate alimente sans répit le florissant marché cathartique de la décolonisation.

    Une bonne pioche et un excellent filon. Pas moins de six ouvrages publiés (dont deux cosignés avec le compère Stephen Smith, le sniper-adjoint de la négrologie punitive), six variations à main armée sur le thème de la Françafrique. Mais à force de tirer sur l’ambulance, celle-ci risquait bientôt de se transformer en corbillard et de précipiter la faillite du fonds de commerce éditorial. Notre avisé procureur a donc renversé la proposition. Mi-temps. Balle au centre. On reprend les mêmes, on échange les maillots, on permute et on continue. La Françafrique est morte, vive l’ Africafrance, nouveau label déposé, après réanimation du corpus. Elle est repartie, la plaintive ritournelle. Une demi-douzaine d’opus à venir et des heures de fanfaronnade à la télévision, si Dieu le veut.

    Glaser n’est ni Samir Amin ni Charles Bettelheim. Lesquels, parmi d’autres, identifiaient dans la pratique néocoloniale à la française un sous-ensemble susceptible d’entrer en conflit géopolitique avec le projet capitaliste central d’accumulation à l’échelle mondiale. Ladite Françafrique, une réalité moins homogène, plus ambivalente qu’il n’y parait, par-delà ses turpitudes avérées et son usage intempestif de la canonnière? Voire un leurre ? Ou même, parfois, un pôle de résistance civilisationnel à l’hégémonisme de l’Empire ? L’expression aussi, dévoyée mais connivente d’une forme de parenté classificatoire, d’affinités sélectives, enracinées dans des dérisions partagées ? Un espace-temps discontinu d’engendrements mutuels ? Bref, on n’en finirait pas de souligner la complexité d’un système dont une grille de lecture moralisante et rageusement à charge ne parvient pas à rendre compte. Mais Glaser, lui, ne veut rien savoir des aventures subsahariennes de la dialectique. Le grigou possède une besace gonflée de dossiers et de lourds secrets ; ses agendas regorgent de rendez-vous avec des contacts mystérieux. Il a fait de son bout de lorgnette une longue-vue géante d’où les pieds-nickelés ont des gabarits de superhéros de la World Trade Company. Il fouine, il trace sa zone. Sa vision, son combat, sa rente, sont tout entiers résumés par l’intitulé d’un chapeau de la presse satirique : « La Françafrique prospère youp la boum ». L’Africafrance, dorénavant, avis aux rédactions.

    Quand l’expert succède à l’intellectuel, il n’y a pas que la pertinence qui en pâtisse. L’appropriation affective le cède au regard froid et le monopole de l’émotion est abandonné aux nouvelles troupes d’occupation larmoyantes de l’humanitaire. Avec Glaser et consorts, on passe du sanglot de l’homme blanc au hideux rictus du spécialiste ; on n’est plus dans le « je t’aime moi non plus » sacrificiel du coopérant progressiste d’autrefois, mais dans le cinglant « nous sommes détestés, nous l’avons bien cherché » d’une imprécatrice Calixthe Beyala d’aujourd’hui. Le discours n’est ni décliniste, ni repentant. Il est maussade et sarcastique. C’est en toute impassibilité - celle du journaliste de terrain et d’arrière-boutique - que Glaser convie son public d’auditeurs et de lecteurs à explorer ses constructions manichéennes en noir et blanc. S’inclut-il pour autant, personnellement, parmi les mauvais sujets du processus historique ? On peine à envisager qu’il puisse bouder les bénéfices symboliques de ses allégations au marteau auprès des fractions tiers-politisées des élites locales, qui, depuis cinquante- cinq ans, poussent en chœur la même goualante.

    Sorti de cette Françafricafrancomanie compulsive et de ses fastidieuses incriminations, le condescendant Glaser a-t-il quelque message à délivrer, d’autres missives de premier choix à poster, concernant le futur du continent noir ? Et comment ! L’homme, éperdument désireux de suggérer qu’il en sait bien davantage que ce qu’il consent à divulguer, ne se fait pas prier. Il suffit d’appuyer sur un bouton. Et, devant le bon Yves Calvi bouche bée, la prunelle gloutonne, il déroule. Emphatique quand il évoque le Nigeria, cette puissance colossale, qui – tenez-vous bien – dépassera en population les Etats-Unis d’Amérique à l’horizon 2050. Prophétique dès qu’il s’agit d’annoncer des mutations  irréversibles en cours, tels que – rendez-vous compte – l’éclatement des frontières coloniales et la recomposition des états sur des bases tribalo-religieuses. Alarmiste lorsqu’il évoque en cascade - accrochez-vous - la captation chinoise des richesses minières et agricoles, la montée de l’islamisme radical, la poussée des églises évangélistes ou la détresse menaçante d’une jeunesse laissée sur le bas-côté du décollage économique, privée de débouchés et vouée à l’émigration ou au djihad. Apocalyptique – mayday, mayday - alors que, rebondissant sur l’affaire des exactions sexuelles pédocriminelles de la soldatesque française, il révèle avoir maintes fois assisté au spectacle indigne de vieux Européens dépravés lutinant de jeunes prostituées noires. Mais où traîne-t-il donc, le fourbe ? Rien, vraiment rien, n’échappe à sa sourcilleuse vigilance. Entre un animateur inculte et béat, un colonel de réserve branché sur l’animisme et l’arbre à palabres, et deux ou trois géo-stratèges multicartes complètement azimutés, il peut se gargariser à souhait des grandioses platitudes de ses énonciations. Et si d’aventure, ce présumé incollable en ethno-patronymes, toponymes, etc., parle d’Abdoulaye Wadé ou de Rama Yadé (au lieu de prononcer Wade et Yade) ou bien du Centrafrique, nul ne s’esclaffe, ni ne bronche. Respect à l’initié, au grand manitou du wolof et de la conjugaison, à l’as de la prospective Nord-Sud.

    Impayable, insupportable, inévitable, Antoine Glaser ! A-t-on suffisamment remarqué son étrange ressemblance avec l’irascible Docteur Jonathan Septimus, le savant mégalomane de la cultissime Marque Jaune. Mêmes lunettes aux reflets étincelants, même sourire sardonique, même allure hautaine. Il ne lui manque que le fume-cigarette, by Jove ! Glaser a braqué son télécéphaloscope sur les prescripteurs décisifs de l’audiovisuel public et s’est promptement emparé du contenu de leurs cerveaux. A quand un vaste programme de rééducation par stimulation des fréquences mentales pour tous les blancs-becs dont les ondes cérébrales ont échappé au faisceau de son rayon, et qui, dans leur incommensurable orgueil, osent snober la parole radoteuse du vénérable maître ?

     

    François de Negroni

     

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