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Kestadit?

  • PETITS PAYS

    À un journaliste qui lui demandait « L’idéal pour un écrivain n’est-il pas de naître en Italie, parce qu’il peut se choisir, comme quelqu’un du Sénégal, la culture qu'il préfère, en oubliant celle de son pays ? » Pier Paolo Pasolini répondit : « Non, non, non : si tu nais dans un petit pays, tu t’es fait avoir. Tu ne comptes que si tu appartiens à une culture hégémonique ».

     

    L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop s’est fait avoir : il est né dans un petit pays. À cœur défendant, surmontant son contentieux mémoriel avec l’ancienne puissance coloniale, il s’est donc résigné à rédiger ses ouvrages en français - des essais, de la littérature - et a rencontré internationalement de notables succès d’estime. Il appartient à ce carré VIP très fermé d’intellectuels-kérosène subsahariens qui ne cessent de parcourir la planète, d’invitations en colloques, de missions universitaires en remises de prix. Un nomade donc, mais pas à la mode cosmopolite vibrionnante des Jacques Attali et consorts. D’une destination l’autre, il prend garde de protéger l’intégrité de son être-au-monde négro-africain des ravages aliénants de la modernité, préférant toujours, par exemple, la palabre au clavardage. « Nous sommes plus que jamais un troupeau face aux réseaux sociaux », énonce-t-il, avec son sens péremptoire de la platitude.

    Il a eu la sincérité opportuniste de cocher promptement toutes les cases de la bienpensance idéologique. Très vite, il s’acoquine avec François-Xavier Verschave et sa bande de redresseurs de torts, de justiciers planqués - « Monsieur Verschave est un Tintin qui ne va pas au Congo de peur de rencontrer le lion », ironisait Jacques Vergès -,s’installant de la sorte à vie dans le confort paresseux de la rengaine moralisante, de l’indignation prévisible et sur mesure, du business juteux de la victimisation. Rien de ce qui est humain, ni trop humain, ne lui est étranger. Ainsi a-t-il pétitionné pour exiger la libération de Tarik Ramadan, dévoré qu’il est, murmure-t-on, de dispositifs pulsionnels isomorphes. Ou applaudi à l’intrépide autodafé fiduciaire public du suprématiste noir Kemi Seba. Il ne mégote pas, par identification propitiatoire, son fraternel soutien au Parti des Indigènes de la République et autres associations ou militants de la sphère décoloniale, vole à la défense de tous les racisés et discriminés de la terre, sans parler, cela va de soi, des « damnés de la mer » - les migrants. Il s’est, en revanche, désolidarisé de l’hommage rendu aux dessinateurs de Charlie-Hebdo, se déclarant « horrifié » par les fameuses caricatures blasphématoires. « On n’a pas le droit d’insulter une religion », décrète-t-il. Un raidissement et une ligne rouge irrévocable qui ne le mettent nullement en contradiction avec le reste de ses engagements, traversés de façon sourde par la nostalgie de la tradition, l’ancestrolâtrie, et les multiples renvois déférents à l’indépassable Cheikh Anta Diop. S’il eut été plus subtil, il aurait néanmoins remarqué que l’islam ne constituait, en l’occurrence, que le paravent d’ un racisme anti-arabe obsessionnel au sein de la rédaction, et bien davantage horrifiant. Faut-il corréler cet aveuglement au fait qu’il n’hésite-t-il pas, par ailleurs, à traquer la négrophobie jusque dans ses pires expressions maghrébines contemporaines, ce qu’occulte volontiers la vulgate officielle indigéniste ? Enfin, figure imposée, il décoche ses flèches les plus rageuses et les plus convenues sur la pérennité odieuse de la françafrique, les méfaits économiques insupportables du CFA, les interventions néocoloniales des armées de l’ex-métropole, la prédation désinvolte des richesses minières du continent, la collusion des élites nationales corrompues, etc. Une salve de protestations rabâchées depuis des décennies, et dont on peut mesurer la fonction symbolique purement conjuratoire - ou de diversion - à sa totale absence d’effectivité politique émancipatrice. Des éléments de langage si peu opératoires, si dégradés, qu'ils culminent aujourd'hui dans un pathétique : "Auchan dégage ! ".

    C’est au cours d’un séjour au Rwanda, où il rédige un livre sur le génocide des Tutsi (à nouveau une infamie coperpétuée par les légions gauloises), qu’il se déprend pour de bon de cette langue nauséabonde, le français, « qui pue le sang ». Déjà, le romancier haïtien Lyonel Trouillot avait affiché d’intempestifs pincements de nez, en brandissant un réquisitoire du même acabit : l’incrimination du français au tribunal de l’humanité, pour avoir servi de véhicule aux beuglantes sadiques du maître blanc, dans les plantations. Extravagant procès, en vérité. Toute langue n’est-elle pas fasciste par essence, comme le soulignait Roland Barthes. L’allemand de Goebbels disqualifie-t-il celui de Novalis ou de Karl Marx  ? Existe-t-il un idiome sur terre qui ne charrie dans son champ lexical que les molles douceurs du peace and love ? Peut-être bien le dzongkha, si l’on en croit la rumeur baba-touristique ? On invite ces vieilles chochottes, en pleine bouillie mentale, à s’y colleter d’urgence.

    En attendant, Boubacar Boris Diop a choisi, sans surprise, de se refaire une santé olfactive avec le wolof, sa langue natale. La désintoxication des fosses nasales marque pour lui le moment hygiénique d’un nouvel élan plumitif, aux intimes fragrances. Car chez ce grand compulsif - et chasseur invétéré - en permanence « submergé par ses bons sentiments », il faut toujours chercher la femme, une proie dispensatrice de strideurs étranges : « Écrire en wolof, c’est une déclaration d’amour à toutes ces femmes qui m’ont abreuvé du lait de la langue wolof », savoure-t-il, béat. Tandis que lorsqu’il utilise le français, qui « formate, décérèbre, dévoie les imaginaires », il « n’entend pas les mots qu’il écrit ». Fin de partouze. S’ajoutant aux fétides soucis d’odorat, voici l’ouïe, à son tour, incommodée par la frigidité du silence. Le recours à l’écriture inclusive constituerait-elle une prothèse efficace à cette surdité quasi-libidinale ? Honni-e soit qui mal y pense et s'avise de balancer sa/son saï-saï.

    Elle apparaît soldée l’époque où l’Algérien Kateb Yacine considérait le français comme un « butin de guerre ». Cependant, si ce retour à une fétichisation des langues nationales, sous le label de renaissance, semble porté par une dynamique ancrée, profonde, irréversible, il est loin d’être partagé par tous les écrivains, en Afrique. Et ceci pas uniquement - ainsi persifle Boubacar Boris Diop - dans le but de soutirer quelque hochet/cachet honorifique à la francophonie institutionnelle. Au nom de la liberté vraie, beaucoup préfèrent encore s’arracher à l’immédiateté gluante de l’oralité, se dégager des viscosités ethno-lignagières, fuir enfin l’horreur crépusculaire d’être assigné à devenir ce que l’on est. Le sociologue nigérien Michel Keita, l’auteur congolais Labou Sony Tansi, le philosophe béninois Stanislas Adotevi, l’ont formulé, chacun à sa façon: « Ma véritable langue maternelle, c’est celle dans laquelle j’ai appris à lire ». Et tant pis pour les nostalgiques rémanences des jacasseries du gynécée. De surcroît, analysent-ils, le repli ontologique sur des valeurs reconstituées et vendues comme primordiales, n’est pas une réponse opératoire au système d’exploitation à l’échelle mondiale : il s’inscrit très précisément, au contraire, dans la stratégie d’accumulation et les injonctions sociétales du capitalisme globalisé, qui encourage le développement des particularismes et des marchés périphériques balkanisés.

    Imperméable à de telles considérations, indifférent à ces ultimes représentants d’une langue de transition, notre séducteur-pourfendeur, non content de publier en wolof, a initié un vaste programme de traductions au long cours (quatre livres par an pour le moment, sélectionnés avec une prudence éditoriale de bon aloi : Aimé Césaire, JMG Le Clézio, etc., l’indispensable et cucultissime Petit prince étant annoncé dans la prochaine livraison). À l’appui cet ambitieux projet, Boubacar Boris Diop se rengorge d’une comparaison statistique formelle confondante de ridicule : « Les Grecs, plaide-t-il, pour m’en tenir à ce seul exemple, sont à peine dix millions - contre quatorze millions de Sénégalais - et cela ne les empêche pas d’écrire dans leur langue ». Sauf que ladite langue grecque se construit, travaille, évolue depuis trois mille ans, que la Bibliothèque Nationale à Athènes comporte près d’un million ouvrages, qu’un étudiant peut accéder à la culture universelle sans avoir recours à un support linguistique étranger. Il n’existe pas de Bibliothèque Nationale à Dakar, et l’entière production en wolof trouverait ses aises dans un mobile home. Combien de temps, de générations vétilleuses, de nuits blanches, pour se mettre à jour ? Cours camarade, le vieux monde coutumier est devant toi !

    Avant d’être taxé d’agent provocateur de la perfide françafrique (laquelle, au demeurant, n’est plus qu’une instance sous-traitante, déclinante, et maintes fois flouée, de l’impérialisme américain), je m’empresse de préciser que je me suis fait avoir, moi- aussi. Je viens, en effet, d’un très petit pays, encore aujourd’hui sous domination française, d’un peuple devenu minoritaire sur son propre sol, et dont la langue vernaculaire, celle des échanges quotidiens, est brimée et étouffée par l’état colonial depuis deux siècles et demi. S’y distinguent pareillement des chantres intransigeants d’une fidélité retrouvée à l’autochtonie, à travers des formes diverses de réappropriation culturelle. En vers ou en prose, ils s’appliquent à restituer l’âpre et musicale oralité de leurs enfances bercées par les vociférations des hommes, quitte à ne rencontrer qu’un lectorat groupusculaire ; quelques traducteurs, farouchement indépendants et besogneux, des esthètes avant tout désireux de se faire plaisir, contribuent par ailleurs à remplir sans concertations le mobile home local, dans un affriolant éclectisme. Au hasard du catalogue, on peut dénicher La Bible, Hamlet, Le Manifeste du Parti Communiste, etc. - pour le bonheur presque exclusif de bibliophiles, appâtés par la rareté spéculative du produit, au tirage limité.

    D’autres auteurs, la plupart, souscrivent de manière implicite au postulat de Pasolini, partagé et théorisé par Lucien Goldmann : une petite nation, au background civilisationnel nécessairement médiocre, voire mesquin - faible développement des forces productives, bourgeoisie urbaine embryonnaire - ne peut pas engendrer de grands écrivains. Dès lors, ils préfèrent abolir en eux cette temporalité fermée. Ils optent pour la zone franche, les codes et les instances de légitimation de la patrie-marâtre, la promesse d’aubes hégémoniques. Avec un net surprofit économique et mondain, quand ils réussissent à triompher, ce qui est parfois le cas, dans le cadre des foires rituelles aux prix littéraires. Il en est même qui, sans bénéficier d’une quelconque discrimination positive, sont parvenus à se faire élire à l’Académie Française. « Cette assemblée de gens gâteux et vaniteux », ne peut se retenir de blasonner Boubacar Boris Diop, jamais parcimonieux en matière de clichés. À moins qu’il ne s’agisse d’une pique collatérale adressée à feu l’immortel Léopold Sédar Senghor, son compatriote-président acculturé jusqu’au trognon, et « que personne ne lira plus dans cent ans » sinon traduit en wolof, à l'avantage éventuel des instances sénégalaises du tourisme. N'est-ce pas l'un de nos quarante grabataires, Dany Laferrière, qui parle de "littérature de syndicat d'initiative" à propos de ces auteurs persuadés d'enrichir leur plume en la plongeant dans des restitutions écrites patoisantes et balourdes de l'oralité ?

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • PUTAIN DE TA RACE !

    « C’est lui le raciste !... De nous deux, c’est lui qui peut être raciste, car il a, lui, une race ».

    Pierre POUJADE (à propos de Pierre. Mendès-France)

     

    Le néo-racialisme blanc contemporain est porté en France par un grand pitre illuminé et un ramassis de petits nazillons teigneux. Qui ne s’est pas esclaffé en tombant un jour sur l’une des innombrables vidéos de Henry de Lesquen, durant lesquelles il décline d’un ton péremptoire sa classification des races humaines ? Le vicomte versaillais, si caricatural, tant par sa dégaine que par ses goualantes, n’a toutefois jamais été pris vraiment au sérieux au sein des cercles identitaires, en dépit de ses tribulations judiciaires. Sans doute perçoit-on d’abord dans cette monomanie taxinomique l’extrapolation délirante de vieux présupposés de caste. Et quelques farceurs congoïdes, pour reprendre sa terminologie, ne se sont pas privés de le piéger à l’occasion de savoureuses interviews.

    Mais en descendant du château aux quartiers plébéiens de la France dite périphérique, le discours se muscle et se radicalise. On passe du frivole muséographique au sérieux d’une recension quantifiée des inégalités. Ils sont légion, ces youtubeurs précaires (RSA + appel aux don), ces agités du vocal, qui saturent la blogosphère de leur suprémacisme impur et dur et thésaurisent jalousement leurs scores respectifs en nombre de vues. S’appuyant avec un fringant culot sur les avancées récentes réalisées dans l’analyse du vivant – paléontologie, séquençage du génome, etc. - ils valident et diffusent une conception hiérarchisée et « savante » de l’espèce humaine.

    Rien de bien nouveau sous le soleil. En queue de peloton, distancés par les mal blanchis de toutes espèces, on retrouve sans surprise le Noir générique. Son infériorité confirmée conduit à des conséquences désastreuses pour notre beau pays, en ces temps de subversion migratoire organisée. Mille exemples quotidiens d’ensauvagement en attestent, dans la plupart des domaines du vivre-ensemble. Et parmi eux, le plus occulté et le plus préjudiciable. Si le niveau scolaire général s’effondre parmi les nouvelles générations, ce n’est pas, comme on le prétend, un problème de perte d’autorité des adultes, de médiocrisation délibérée des esprits ou de pédagogisme abscons.

    Mais très clairement parce que les professeurs se trouvent contraints d’adapter leur enseignement au quotient intellectuel naturellement défaillant (70 en moyenne) des élèves d’origine subsaharienne, qui tirent donc l’ensemble de la classe vers le bas, leurs innocents condisciples caucasiens au premier chef. CQFD. Les ratiocinations du minuscule Éric Zemmour ne constituent qu’une expression châtiée et light de cette « libération de la parole raciste ».

    Le problème semblait réglé depuis l’après-guerre. L’irréversibilité mémorielle des camps de la mort, la conférence de Bandung, les processus de décolonisation, contraignent alors les puissances dominantes, désormais hantées par la culpabilité historique, à en rabattre.

    Dans le sillage du livre de Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, et des travaux de l’anthropologie culturelle, ou à travers la mise au rancart des vieilles analyses biométriques du XIX° siècle, une forme de consensus s’impose pour ôter toute pertinence scientifique aux concepts de race et de déterminisme physiologique. Bien entendu, préjugés, stéréotypes et violences ordinaires perdurent. Mais au même titre que l’homophobie, le sort des bébés phoques ou le harcèlement sexuel de rue, ils s’inscrivent dans les thématiques et les combats d’une gauche sociétale hégémonique, protectrice des minorités et des diversités – combats par ailleurs destinés à détourner la véritable agressivité sociale, celle générée par les dégâts de la pratique néo-libérale.

    En ce début de troisième millénaire, le biologisme – maintes fois épinglé pour ses relations suspectes d’engendrement réciproque avec les doctrines ségrégationnistes – a donc repris du poil de la bête et l’antiracisme institutionnel s’en trouve décontenancé. Le doux, le vegan, le pote, le fils de, Aurélien Enthoven, alias Giganto sur les réseaux sociaux, symbolise à merveille cette défaite de la légitimité morale lorsqu’il se retrouve confronté, par vidéos interposées, à l’argumentaire positiviste spécieux de Hassen Occident, l’un de ces youtubeurs en pointe de la contre-offensive blanche. Laquelle recycle, de façon étayée, documentée et décomplexée, les classiques catégorisations impérialistes, de l’islamo-bougnoule fourbe et inassimilable au bamboula phéromoné et nonchalant, à peine qualifié pour faire la plonge et avant-garde du grand remplacement en équipe de France de football.

    La situation s’est inversée. À rebours d’un Pierre Poujade, qui ne se sentait pas collectivement discriminé dans sa francité par le métèque Mendès-France, et pouvait lui envoyer rigolard: « C’est toi le raciste », nos irréductibles blancos modernes, tout à leur fantasmatique obsessionnelle, proclament : « Ce sont nous les racistes ! Dans le contexte actuel, nous pouvons à bon droit l’être, nous en avons même le devoir, car nous avons, nous, une race à défendre ». Une race supérieure en voie de décadence, menacée par le déclin démographique, la colonisation des barbares, le métissage généralisé. Et dont les derniers représentants, s’ils ont la chance de ne pas être torturés, puis pendus par le rappeur Nick Conrad et ses cruels followers, paraderont demain dans des zoos humains de visages pâles.

    Les foutaises ethno-différentialistes, l’escroquerie des tests d’intelligence, sont des constructions idéologiques frauduleuses, identifiables et réfutables, soit. Mais il ne suffit pas de les dénoncer ni de lancer à la cantonade des appels énamourés à « faire peuple ». Pour espérer éradiquer l’influence haineuse de la racaille occidentaliste, il est urgent d’en finir aussi bien avec l’humanisme bobo-fémino-écologisant et les propagandistes d’une open society, qu’avec le dogmatisme obtus des antifas ou le replis sectaire et ombrageux de ceux que la vulgate indigéniste désigne comme racisés par la République.

    Autant de diversions secondaires, de faux débats, sponsorisés par l’oligarchie et ses dociles relais médiatiques, afin d’attiser cette « guerre civile chez les pauvres » qu’annonçait déjà Michel Clouscard. Il faut traverser apparences et rideaux de fumée et, par-delà les leurres entretenus d’une approche sociétale tout-terrain et bien-pensante, réintroduire de la raison et de la complexité dans l’Histoire, c’est à dire repolitiser les rapports sociaux, réapprendre à les penser sous l’angle de l’opposition capital/travail et de la véritable lutte : celle des classes. Une lutte qui snobe effrontément ADN, groupes sanguins et autres communautarismes. Et qui assignerait ainsi tous les pitoyables surgeons des racines celto-helleno-latino-chrétiennes (ou païennes) de la civilisation européenne, déjà minés par des fatwas intestines, à se mesurer aux réalités socio-analytiques objectives de leur condition.

     

    François de Negroni

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • QUEFFÉLÈCHE

    « Ne dirait-on pas, quand on regarde cette Île sur la carte, une tortue gigantesque et impuissante, noyée dans l’immense nappe céruléenne, tendant tout son être et allongeant désespérément son cou vers la France ? La toucher ! La saisir ! ».

    Dom Jean-Baptiste GAÏ

     

    Le « racisme pro-corse »¹ , cette rengaine supposée suave aux lecteurs autochtones du quotidien Corse-Matin, continue de fleurir les interviews des peoples et autres vedettes de passage sur l’île. Comme une figure imposée, certes. Mais presque devenue superfétatoire. Voire inutile. Les Français n’ont-ils pas gagné la guerre ? Suivant le principe de l’indirect rule britannique, et à la faveur d’élections remportées par le mouvement nationaliste, ils se sont défaussés sur un chef indigène d’honorable famille. Un homme charismatique. Un juste. Adoré des métropolitains et de leurs organes de presse. Et a fortiori des colons installés à demeure comme des coloniaux de vacances.

    Remisées les kalachs et les cagoules ; oubliés les rackets, les plasticages et les nuits bleues. Le chef s’est donné pour devoir d’endiguer les dérives xénophobes ou fascisantes de ses troupes et de la jeunesse en général, au nom, d’abord, d’une « tradition historique d’ouverture à l’Autre » (sic), mais essentiellement à coups de distribution de hochets identitaires ou de gratifications culturelles formelles ; tout en misant, aussi, sur la pénétration idéologique des valeurs humanistes, antiracistes et libertaires de la gauche sociétale. Et il possède désormais la capacité institutionnelle de moderniser l’île, c’est à dire d’y répandre l’esprit de la contre-révolution capitaliste (l’épanouissement néo-libéral, pour les oreilles chastes). Développement durable, écolo-business, protection et mise en valeur de l’environnement, circuits courts, agriculture biologique, ubérisation, startupisation, chacun, Corse ou métèque , sur cette terre pacifiée et conçue comme un laboratoire du bien commun, ne demande qu’à s’inscrire dans une démarche collective qui, en outre, contribue à conférer de la plus-value à ses biens privés.

    Tout baigne, donc, en apparence, sous les doux auspices du vivre-ensemble et de la démocratie participative. Près d’un demi-siècle de violence endémique, d’impasses et de compromis mort-nés, stoppés net par le pacte gagnant-gagnant passé entre l’État et des nationalistes enfin parvenus aux affaires. Plus besoin, dès lors, de s’acquitter d’une taxe orale de séjour, dégoulinante de sirop d’orgeat, en forme d’hommage au vaillant peuple corse, tellement accueillant, si fier. Et pourtant, voici le buriné Yann Queffélec qui, en ce 4 juillet 2018, renoue avec des sommets de flagornerie et de niaiserie qu’on n’avait plus atteint depuis les grandioses déclamations enflammées, sinon pathétiques, des Fugain, Bedos, Sardou et consorts, lors des années de plomb, sur fond de lutte armée et d’impôt révolutionnaire. Point de facilité, néanmoins, chez l’écrivain. Il tient à se démarquer et balaie d’un revers de main les compliments d’usage, comme les métaphores paradisiaques, du tout-venant. « Ce que les Corses ont ras le bol d’entendre à longueur de journée, c’est que c’est incroyablement beau ». Lui tape directement dans le dur. La psyché. « J’ai séjourné en famille avec mes enfants du côté de l’Argentella et c’était, en effet, une des périodes de pure perfection de ma vie. Je me sentais adopté par les Corses et par l’atmosphère. Je fuis le tourisme, je fuis mes semblables continentaux, et c’est finalement très simple d’être en amitié avec les insulaires, quand on est soi-même naturel, spontané,vrai ». Ecce homo. Le people, en son incarnation archétypale. Qui proclame simultanément sa détestation élitiste envers le tourisme populaire de masse et sa dilection élitaire pour le petit peuple élu, affable à sa démagogie. « Ils sont fiables, la parole d’un Corse, c’est du solide », « Mélancoliques aussi, ils sont toujours un peu ailleurs les Corses, j’aime bien ça », « J’ai l’impression qu’ils sont dans une espèce de rêverie permanente, de contemplation intérieure … Il s’en dégage un mélange d’authenticité et de poésie », « Le Corse est un rieur comme j’en ai rarement rencontré, il taquine gentiment et se moque aussi volontiers de lui-même », etc. Une corsolâtrie pâteuse, simpliste, éculée, psychologisante, nourrie de lieux communs ou des habituelles projections binaires sur les univers archaïques menacés d’acculturation, et qui renvoie en miroir à la propre communauté ethnique du romancier. « Corses et Bretons sont victimes de clichés, mais on s’en fiche », conclut-il, affable à sa démagogie doucereuse. Sans doute faut-il voir dans cette interview un brillant exercice de lucidité et de démystification.

    Il y a une trentaine d’années, Yann Queffélec accostait au port de plaisance de Calvi, sur son voilier. Avec ses équipiers de luxe - Noëlle Châtelet et Bertrand Poirot-Delpech - il vinrent déjeuner dans le restaurant de mon ami René Caumer. Un festin pour gens de mer affamés et fins de la gueule, quoique tous dissemblables sur le plan des pathologies alimentaires. Au moment de l’addition, se déroulèrent d’âpres calculs. Chacun voulait régler sa juste part, et pas davantage. Ils décidèrent, pour finir, de partager les frais au prorata de leurs droits d’auteur respectifs. Queffélèche, encore dans les retombées bénéficiaires de son Prix Goncourt, y fut largement de sa poche. Son sourire était jaune, sur la terrasse ombragée du Chalut. Le jeune Balanin qui les servait se souvient encore de leurs tractations sordides et mesquines de pinzuti : lui-même n’eut droit à aucune considération d’ordre symbolique ou monétaire, en dépit de son statut basique et attachant de native. Ils l’avaient vraisemblablement pris pour un Arabe.

    Aussi amoureux et solidaire qu’il soit de l’île de beauté, notre gougnafier n’entend pas se consacrer à la rédaction d’un dictionnaire, dans la collection dédiée. Priorité aux plumitifs locaux. Or, nous révèle-t-il - un scoop étourdissant - il a convaincu son grand copain Patrice Franceschi, « un vrai et courageux aventurier », de s’y coller. « Il savait qu’il avait un rendez-vous avec la Corse dans son écriture ». Trop fort ! À la bonne heure. On s’en régale à l’avance. Ce bourlingueur atlantico-sioniste affirmait il y a peu à la télévision, entre deux escapades chez ses protégés Kurdes, se sentir à la fois cent pour cent Corse et cent pour cent Français. Une performance anthropologique. Un miracle. L’osmose parfaite entre le le colonisé et le colonisateur, qui entérine la capitulation politique du premier, et la compense chichement par la perpétuation d’un particularisme résiduel, fantasmé, ou carrément (re)construit par le mandarinat bouffi de suffisance du nouvel exécutif territorial. Jules Ferry, lui-même, n’aurait jamais osé caresser pareilles ambitions impériales. Oui, les Français ont gagné la guerre.

     

    ¹ Voir Petite anthologie du racisme pro-corse, DCL, 2004.

     

     

    François de Negroni

     

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