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Kestadit?

  • CHÂTEAU FILLON, cru bourgeois

     

    "Nous fûmes les guépards, les lions; ceux qui nous remplaceront seront des chacals et des hyènes".

                               Giuseppe Tomasi di Lampedusa
    

     

     

    Il y eut "Château-Chirac", la fameuse demeure de Bity, sise à l'extérieur de la commune de Sarran. Et, à la même époque, la très conspuée "France des châteaux", celle de Giscard et de sa cohorte rapprochée de pur-sangs poudrés : le prince Michel Poniatowski, le comte Michel d'Ornano, le baron Olivier Guichard, Louis de Guiringaud, etc. Puis, avec le socialisme profil bas et l'avènement au pouvoir des nouvelles couches moyennes, la bergerie gentrifiée sans tralala apparent, sinon les poutres, ou la discrète maison de marin rétoise. Puis encore, sous la droite décomplexée et la gauche inhibée et sournoise, la jouissance sans l'avoir : des vacances sur les yachts et dans les palais exotiques luxueux de l'entourage du Prince, le squat des villas, manoirs et autres lofts et bonbonnières des favorites ou des épousées. Mais foin d'hypocrisie : le candidat réactionnaire, favori à l'élection présidentielle, renoue aujourd'hui sans vergogne avec la fibre sociale châtelaine. Ceci indépendamment de toute pression ou ambition familiales. Fillon n'a pas, tel Chirac, été exfiltré de sa condition d'énarque petit-bourgeois par un mariage hypergamique, baise-mains, rombières et mille-feuilles; et pas davantage bénéficié, comme Giscard, d'une fraîche particule âprement marchandée par son père. Non, c'est un notable de province quelconque qui a décidé, à rebours de son ethos de classe, de jouer les marquis de Carabas. Snobée la résidence secondaire campagnarde, telle que l'avaient imagée Claude Sautet, puis théorisée Michel Clouscard : François au feu de bois, Pénélope aux escalopes, dans une ambiance transgénérationelle de réconciliation entre l'autorité traditionnelle du père et l'écologisme libertaire du fils. Entre l'épargne et la prodigalité. Changement complet de braquet, de marqueur et d'usages, déréalisation. La messe dominicale, mon curé invité à bâfrer à la table du hobereau, où, c'est bien connu, il serait malséant de parler argent - une fiction - entre le bénédicité et le fromage. Comme à la télévision, d'ailleurs. Au sommet de la tour crénelée, le prétendant et son attachée parlementaire d'épouse, forts de ce désintérêt ontologique et prenant de haut toute suspicion sur les origines de leur bas de laine, peuvent regarder avec sérénité la France déficitaire au fond des yeux.


    Revoici donc un château - faraud et insultant - dans le spectacle médiatique pré-électoral. Une aubaine pour les commentateurs. La rapacité des émirs saoudiens ou des vedettes hollywoodiennes suscite chez eux moins d'excitation, sinon sous l'angle chagrin de la France bradée, vendue à l'encan, dépecée de son patrimoine, au même titre que les vignobles ou les terres céréalières. La mégalomanie d'un François Fillon, en revanche, s'inscrit dans le registre de la provocation insupportable. Le journaliste et blogueur de gauche, Bruno Roger-Petit, traqueur en chef de la fachosphère, n'y va pas de main morte. La "gentilhommière" du leader républicain évoque, selon lui, "ces châtelains qui se gobergent en famille, tandis que les mineurs se tuent au travail pour leur bonne fortune". Et l'ancien étudiant à Sciences-Po Paris de fustiger, sur la photo de groupe publiée dans un reportage people de Paris-Match, les poses, les attitudes, les polos Lacoste, les mocassins d'été, les bermudas chics ou la petite table de thé dressée dehors (par une manante sarthoise ? un boy philippin ?). Autant d'indicateurs sociologiques qui, d'après ce Bourdieu en herbe, précoce observateur de terrain par immersion consanguine, attestent jusqu'à la caricature de l'habitus bourgeois. Et sont d'inspiration directement louis-philipparde, précise-t-il, à travers les permanences iconographiques qu'il se targue de documenter. Lui-même cherche-t-il sans doute ses propres imagos du côté de la figure de Danton, ou mieux, des talons rouges - si ce n'est chez Jacquou le Croquant à l'heure blême de ses productions oniriques secondaires. Car après avoir mis le feu au château, il s'attaque aux écuries. Fillon, ce péteux, possède un cheval, "l'accessoire animal (sic) de la bourgeoisie la plus huppée". "Le cheval n'est ni un chien, ni un chat...Ce n'est pas un animal de proximité (resic)...C'est un animal de luxe, etc". Plus modestes et proches du petit peuple étaient assurément, dans le décor rustique de Latche, les ânes sans-culottes de son grand homme, Mitterrand. Des accessoires animaux roturiers d'aimable compagnie, peu encombrants, qui, tels le chien ou le chat, ne la ramènent pas et n'entraînent pas leur maître à le faire (il va de soi que le château de Souzy-la-Briche et les chevaux de Mazarine, classés secret-défense, échappent à l'ire de Roger-Petit, qui ne s'en prend qu'aux représentations visibles, scénarisées et étalées par la presse du pouvoir financier).


    Les clichés les plus tenaces et les plus fastidieux continuent de coloniser l'espace-temps figé des mythologies nationales. On aurait aimé attendre des jours de totale frivolité collective pour se pencher à nouveau sur la distinction, le rendement social de la particule, la fonction sélective d'un trait d'union au creux d'un patronyme, les discriminations silencieuses et les ruses de la fausse conscience. Pas moyen, toutefois, d'y échapper. Comment ignorer qu'entre un château hérité et un château acheté, il existe une nuance d'importance ? Le premier, par-delà les vieux ressentiments du monde paysan et le poids conflictuel de l'Histoire, témoigne malgré tout d'un nom de terre et de l'appartenance généalogique à une communauté de destin territoriale; le second ne traduit que le caprice dispendieux d'un parvenu, d'un débarqué, hors du moindre enracinement familial et symbolique. S'instruit, incontournable, obsessionnel, un procès en légitimité. La vindicte acrimonieuse de Bruno Roger-Petit renvoie d'abord au principe de cette usurpation clinquante. Il n'aurait pas des mots aussi colériques à l'endroit du vicomte Philippe de Villiers, voire du comte Pâcôme de Champignac, même s'il exècre (forcément) le maurrassisme nasillard de l'un, ou réprouve (sans doute) le positivisme scientiste anti-écologique de l'autre. Entre M. B R-P et Mr Nobody, issus tous deux de la fraction dominée de la classe dominante, les vrais motifs de détestation relèvent de l'impensé, de leurs déterminants respectifs, d'une micro-socio-analyse à chaud. Billancourt et le prolétariat des gueules noires exploitées et affamées ont bon dos, dans la présente affaire. Au prétexte du château de Beaucé et de ses supposés fastes indécents se joue le règlement de compte à distance de deux anciens cadets ambitieux de la bourgeoisie, émancipé des villes versus conservateur des champs, que tout oppose et rassemble, sur fond de compétition mimétique et de guerre froide idéologique : le football et la formule 3000, le collectif et l'individuel, la gauche moralisatrice et la droite rigoriste, certes, mais, aussi et surtout, le monopole disputé du champ du mondain et de la maîtrise des codes. Pour faire très court : Roger-Petit reproche essentiellement à Fillon une faute de goût. D'être sorti de son couloir et d'avoir outrepassé sa culture de strate. Un impardonnable impair, au regard de cette égalité formelle des conditions et des signes extérieurs qui doivent discrètement accompagner les parcours promotionnels politiques (ou journalistiques). Le contre-révolutionnaire prince Salina, héros du Guépard, aurait parqué nos deux rivaux dans la même section "fauves" de sa ménagerie, parmi les accessoires animaux victimes des curiosités zoologiques propres à la vieille aristocratie. Au chacal Fillon, la cage du prédateur, repreneur avide et sans qualités de biens nobiliaires hors d'âge; à la hyène Roger-Petit, celle du charognard, pseudo-progressif de confort, soldat hargneux de la pensée unique politico-sportive. Champ, contre-champ. Piaulements et ricanements. Ainsi se déploie le bestiaire bipolaire d'une élite du simulacre, complice et agonistique, où leaders et prescripteurs confondus feignent tous de vouloir changer la vie pour que tout reste comme avant.


    Lorsqu'en 1934, le commandant Charles de Gaulle, qui n'était pas encore gaulliste mais déjà chrétien, fit l'acquisition de la Boisserie, ce fut en en fonction d'aspirations totalement adéquates à sa position statutaire et aux convenances, dans la société de son temps. Ni forfanterie, ni misérabilisme. Invariablement caricaturé "en majesté" par le Canard Enchaîné, surnommé Badingaulle ou Quinquin, Mongénéral ne se verra jamais stigmatisé, dans nul organe de presse, comme l'arrogant châtelain de Colombey-les-Deux-Eglises. Monsieur Fillon de Sablé de la Sarthe, peu gaulliste tant par ses convictions que par ses pratiques économiques népotistes et encore moins chrétien à travers ses choix résidentiels ostentatoires, n'a pas fini, lui, avec Penny-la-gagneuse, d'être la cible des humoristes ou des dessinateurs satiriques, sa tête de patricien dépressif au bout d'une fourche. Et de rester le repoussoir favori des plumitifs sociaux-démocrates affublés d'un nom à demi-tiroir, qui s'abreuvent à des crus bourgeois moins frelatés. Mais bourgeois.


    François de Negroni

     

     
  • TWEETOSCOPIE

    « Quelle revanche de la lutte des classes contre celle  des genres et des communautés. Du social contre le sociétal »

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    Dominique PAGANI,  texto envoyé le 9 novembre 2016

     

     

     

    Au hasard, parmi tant d’autres, piochons pour l’exemple ce tweet d’une comédienne française connue et appréciée du grand public, posté le 9 novembre à 7 heures, quand venait d’être confirmée l’élection de Donald Trump : « C’est en sanglots que je regarde BFM ».

    Ladite comédienne s’est très tôt définie comme une « chic fille ». Promesse tenue : elle est peu à peu devenue une combattante patentée de la bien-pensance. Une prescriptrice médiatique du politiquement correct. En remontant le fil de ses tweets, on découvre sans surprise la matière de ses colères et de ses engagements : les violences faites aux femmes, le droit de mourir dans la dignité, la pénalisation des clients de prostituées, la lutte contre l’homophobie, la défense des minorités visibles, etc. Le tout assorti d’appels à manifester, à pétitionner, de bulletins de victoire, voire d’interpellations cavalières au locataire de l’Elysée : « François je t’en supplie gracie Jacqueline [Sauvage] que je puisse dormir de nouveau ». Rien (ou si peu) à redire, a priori.

    Le 26 octobre, un moment de douceur et d’espoir. On est prié de s’attendrir sur la photo très retweetée (Christine Ockrent, Tatania de Rosnay, Caroline Roux, etc., que des chics filles décidemment) d’une souriante enfant : la future criminelle de guerre Hillary Clinton, à moins de deux semaines de sa conquête annoncée de la Maison Blanche. Légende du cliché en noir et blanc : « Jeune et innocente ».

    Mais patatras, cry baby, c’est le vieux dégoûtant, ce misogyne raciste et homophobe, qui a été désigné cinquante-cinquième président des Etats-Unis d’Amérique. Par un populo abruti bien sûr, des petits blancs incultes, dépolitisés, revanchards. Le panier des déplorables, comme disait la challenger du monstre.

    Paradoxaux dans les termes, ce qu’il faut bien appeler l’agoraphobie du people, son mépris de caste, constituent sa marque ontologique, l’expression dévoyée de sa fonction historique. Le people est au service de son mécène, la bourgeoisie émancipée, dont il diffuse avec zèle les thématiques libérales-libertaires. Ceci dans le but d’opérer un effet de brouillage, d’occulter la lutte des classes derrière les problématiques sociétales et leurs totems : la femme, le jeune, le trans, les mœurs, la diversité, etc. Et d’ainsi imposer un univers de communautés et de genres, dont l’antiracisme (et ses déclinaisons normatives) fournit l’arme de régulation massive. Pasolini avait bien pressenti la montée de ce phénomène, qu’il taxait de néo-fasciste. Concept repris ensuite par Michel Clouscard à travers ses analyses des nouvelles stratégies du capitalisme, consistant à introduire la guerre civile chez les pauvres tout en créant un grand marché monoculturel du désir.

    Pour les people, la sanction de cette collaboration est immanquablement la même : un désaveu cinglant par les couches populaires des consignes de vote éclairées et progressistes qu’ils se croient habilités à donner de leur hauteur (avant Trump, le Brexit, le référendum de 2005 sur le projet de constitution européenne…tandis que la récente mobilisation destinée à sauver le soldat Hollande aura présidé au renoncement à candidater de l’intéressé).

    Rira bien notre comédienne – un vraie boute-en-train au demeurant – en se découvrant néo-fasciste, elle qui n’a de cesse de pourfendre les vieux beaufs et les jeunes réacs. D’ailleurs se formalisera-t-elle peut-être davantage d’être qualifiée de people. Elle contribue pourtant, par-delà la légitimité factuelle – mais périphérique - de ses postures, à cette incessante manipulation politique du réel par le sociétal. Quant à sa position statutaire, elle est attestée par ses emballements idéologiques et patrimoniaux, le culte inconditionnel qu’elle voue à Daniel Cohn Bendit, ce vétéran fourbu de l’Empire, ou sa résidence secondaire dans un village corse qui lui a fait « découvrir le paradis ». Deux indicateurs implacables. Et ne parlons pas de l’empressement des magazines versés dans le quotidien des célébrités à chroniquer par le menu ses castagnes conjugales et financières. Que lui vaut, enfin, sinon sa qualité de people et l’extravagant privilège conféré à ce titre de pouvoir donner un avis sur tout, d’être reçue sur les plateaux, dans le cercle bienveillant de ses comparses journalistes, pour y plaider ses humeurs d’indignée ambulante ? Pas fière mais faraude, elle ne manque pas d’en avertir les membres de son fan-club : demain matin, je passe à Europe 1, ce soir à C à vous, tantôt aux Grandes Gueules, etc. Des séquences insupportables de complaisance. Quelques secondes de promo sur son « actualité » - professionnalisme et leçon de morale collective se validant réciproquement -, puis, dans le recueillement général, la voici invitée à pousser son cri. L’instant est grave. On est entre humanistes de bonne volonté, qui servent un noble métier : Apathie, Bourdin, Cohen, Morandini, Truchot… Il faut chercher loin, très loin, pour débusquer une voix dissonante et insolente. Celle du rappeur Seal, par exemple, dont elle a illico cherché à faire bloquer le compte et la diffusions de « propos inappropriés ». Au nom de la dignité, du respect, de l’incitation au féminicide – la coupe du censeur, ce redoutable parasite mondain, tapi sous les allures les plus à la coule, ne désemplit jamais.

    Un doute l’a-t-elle effleuré, suite à la débâcle en rase campagne de ses collègues en meute du Tout Hollywood ? S’est-elle interrogée sur la dimension impitoyablement contre-productive de telles agitations ?

    Absolument pas.

    Le jour d’après, larmes séchées, la comédienne effaçait son tweet blafard. N’expose aucune trace de pathétique, ma grande. Pas de prise. Et depuis, elle a repris du service pour l’oligarchie heureuse et écologiquement sourcilleuse. Le 15 novembre, elle presse ses followers de signer une pétition contre Trump et ses menaces de saboter les accords de Paris sur le réchauffement climatique ? Un beau geste citoyen pour la planète. Mais pas un mot, en revanche, à propos de l’élégant hashtag « Rape Melania » (« Violez Melania »), que les clintoniens ont balancé sur les réseaux. La cause des femmes fait relâche au cinquante-sixième étage de la Trump tower.

    Il est vrai qu’en France, le combat continue. Jacqueline Sauvage, « victime de la médiatisation prise par son affaire » (avocats), reste en prison. Rafale immédiate de tweets guerriers et organisation d’un rassemblement, destiné à solliciter la grâce présidentielle. S’annonce un rude débat intérieur pour le Prince. Certes il n’a pas grand-chose à perdre. Mais il n’ignore plus que, céder à son bon plaisir en satisfaisant ses courtisans people, c’est s’aliéner encore davantage, dans ce contexte crépusculaire de fin de règne, la plèbe capricieuse.

     

    François de Negroni

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